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N°26 - 1990 MATTOTTI |
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ENTRETIEN
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Paris, mars 90: dans un immeuble fatigué du 11ème arrondissement, guidés par Latino, le libraire de Tour de Babel, nous réalisons linterview. Lorenzo Mattotti retire ses lunettes et sassoit en tailleur sur son lit pour répondre aux questions. Ce qui frappe tout dabord chez ce génial fabricant dimages cest justement la blancheur des murs qui lentourent, les rares dessins sont rangés dans un carton quil hésite à ouvrir. Pudeur et timidité chez ce jeune homme né en 1954 et qui manie la langue française avec beaucoup de facilite. Milan, mai 90: Dans la rue du nom dun célèbre architecte italien du XVIIIème siècle, Vanvitelli, il habite dans un ensemble dimmeubles résidentiels des années 30. On y retrouve ce décor monastique au mobilier dune rare sobriété quil semble affectionner. Son atelier est parfaitement éclairé en ce jour radieux de printemps, dans une bibliothèque, tout est rangé, répertorié et classé. Quelques moments inoubliables, notamment quand il ouvre une pochette rouge qui contient tous les originaux de Feux soigneusement enveloppés dans du papier pelure. En fond musical, un disque de Nick Drake, ce chanteur anglais à qui Murmure est dédié. Nous sortons, les bras chargés de documents. Dans le taxi qui nous emmène à laéroport, nous apercevons de grands panneaux publicitaires pour Martin Guy avec de superbes dessins signés Mattotti partiellement recouverts daffiches politiques: en ce jour délections municipales nous avons oublié de lui demander sil votait ...
PLG : Votre premier album est paru en France en 1983 (Le Signor Sparlaco) mais la consécration est venue en 1986 avec Feux qui est considéré comme votre chef-d'uvre à ce jour. Tandis que lon réédite vos anciennes BD), le public attend un nouveau chef-d'uvre. Quels sont donc vos projets en matière de BD)? L.M. Je suis justement en train de travailler sur une nouvelle histoire. Tout à fait différente de celles que jai faites jusquà présent : 150 pages en noir et blanc, la dimension dun roman, un format plus petit comme Mous de Spiegelman. Cest un livre que je souhaiterais faire à la façon dun livre de littérature. Je veux y parler de choses très simples et je cherche un style de narration tranquille, lent, une structure de fiction qui permette daborder les vrais problèmes. Je travaille avec mon ex-femme, Lilia Ambrosi, sur le scénario et les textes, et cela paraîtra en France et en Italie comme un roman et non comme une bande dessinée. Pourquoi le choix du noir et blanc alors que votre réputation sest faite sur vos couleurs ? Je crois que cest une histoire pour le noir et blanc; légère, simple, avec une structure en forme de fleur quil ne faut pas couvrir avec des voiles. Cest un projet que javais en tête depuis très longtemps, lié aux petits dessins que je fais sur mes cahiers personnels. On peut dire quil sagit dune ligne claire très fragile. J'en parlais avec .lean-Louis Floch qui estimait quil sagissait dune ligne fragile. Une chose un peu désarmante en fait. Jai le courage de réaliser ce projet et daffronter ce moment difficile, mais je nai pas abandonné la couleur que jutilise toujours pour mes travaux dillustrations. Je travaille aussi sur Pînocchio dans une version du livre pour les enfants qui paraîtra chez Albin Michel pour Noël. Les différentes notes biographiques vous concernant divergent au moins sur un point : votre lieu de naissance Udine ou Breccia. Racontez-nous votre enfance. Je suis né à Breccia mais je ny ai vécu que 3 ans, déménageant souvent par la suite. Mon père était militaire de carrière, jai donc vécu à Ancone pendant 6 ans, à Parme pendant 2 ans et enfin à Côme. Lorigine de ma famille étant de Mantone (à côté de Vérone), je suis très lié à cette région, puisque nous y passions toutes nos vacances dans la campagne, mais aujourdhui ma famille vit à Udine. Pour finir jai été étudiant à Venise et je vis en ce moment à Milan. Quelles études avez-vous faites ? Jai fait une école darchitecture à Venise, mais je dessinais déjà de la BD. En fait, je voulais faire lAcadémie dArt, mais cétait trop difficile. Les études darchitecture me convenaient mieux, jy ai appris la relation avec lespace. Cest pendant cette période que jai rencontré Renato Calligaro (1), un dessinateur qui habitait Udine. Ensemble, nous avons parlé de lart, du dessin, des problèmes de changement de style, du trait, des signes dans une histoire. A lépoque il réalisait un strip assez etonnant dans lequel il changeait de style en permanence. Lensemble était assez intellectuel et poétique. Il a dessiné une histoire sur Casanova remarquable. A cette époque (1975) jétais toujours en crise, javais beaucoup de problèmes et bien que je ne travaille pas avec Calligaro, son contact était très important. Cest lui qui ma conseillé daller à Milan pour prendre contact avec une agence de BD qui distribuait tous les dessinateurs sud-américains (Quinn, Breccia, Ahan, Munoz et Sampayo, etc.) et ainsi jai rencontré le milieu professionnel. On cite beaucoup votre rencontre avec Munoz qui vous a influencé à une époque, de quand cela date-t-il ? Jai rencontré Munoz et Sampayo la première fois au Festival de Lucca en 1974 à lépoque où paraissait Alack Sinner en Italie, une relation damitié est née là. Je nétais alors quun dessinateur amateur, fan de BD. Lisiez-vous des BD étant enfant ? Enormément ! Enfant, je lisais Topolino (2) toutes le semaines ainsi que Vittorioso et Il Corriere dei Piccoli dans lesquels je retrouvais toute lécole franco-belge (Spirou par Franquin, Uderzo et Goscinny) mais aussi les auteurs italiens de lépoque qui dessinaient Tex WiIler et Il Grande Blek (3). Enfant, pour pouvoir lire plus de BD nous jouions aux cartes en misant nos BD, cest ainsi que jai lu plusieurs histoires dans le désordre ou partiellement. Je désirais donc faire de la BD mais je ne savais pas comment faire. Pendant longtemps, jai copié Lino Landolfi (4) qui publiait dans Vittorioso, un peu par jeu Puis, dans les années 65-66 sont parus les premiers albums de BD : Jacobs, Michel Vaillant, BIueberry... Après, vers 70 est parue une anthologie des meilleures BD européennes par Marcello Ravoni où jai découvert la BD adulte avec Lone Sloane de Druillet, Moebius. etc. Il y avait aussi Linus apparu dès 1965 qui fut la première revue européenne adulte car si lItalie était en retard pour les albums, elle était en avance pour la presse. Une amie de mon frère aîné, un peu bourgeoise branchée, lisait Linus et le prêtait à mon frère et cest ainsi quà 13 ans, je le lisais. Je voulais faire de la BD fantastique mais aussi aborder les grandes idées de politique sociale. La première fois que jai vu une BD de Munoz et Sampayo, je nétais pas attiré par le graphisme, ensuite je lai lue et j ai voulu les connaître : ils faisaient exactement le genre de chose que je voulais faire ! Vous avez été étudiant en architecture. Avez-vous passé votre diplôme ? Constate-t-on en Italie comme en France quun nombre important détudiants en architecture se dirigent vers la BD ? Jai étudié pendant 4 ans sans passer le diplôme car je nétais pas assez motivé. Oui, en Italie aussi pas mal dauteurs de BD ont étudié larchitecture : Altan, Crepax, Micheluzzi, etc. La raison tient peut-être dans le fait que les académies dart sont trop fermées à la BD, et puis larchitecture est une discipline très générale. On peut distinguer deux périodes dans votre uvre : le courant réaliste exprimé notamment par Incidents et le courant expressionniste commencé avec Le Signor Spartaco. Etes-vous conscient davoir ouvert la porte à de nouvelles voies à la BD avec Feux, davoir prouvé quon pouvait raconter de façon différente et faire ressentir des sensations esthétiques et poétiques ? Mon travail sur Feux est tout à fait conscient, mais je ne pense pas avoir ouvert de porte, avant moi, il y a eu dautres mains qui lavaient poussée, suffisamment pour que je puisse y entrer. Peut-être la période était la bonne, je crois navoir fait quune synthèse de ce qui se faisait depuis un moment dans le monde de la BD. Prenons Feininger, Georges Herriman ou Breccia (5) plus tard : il y a déjà dans leur travail des relations précises entre les signes picturaux, des histoires qui ne sont faites quavec limage qui définit le rythme et qui compte au-delà du reste. Mais le style de Breccia est austère, froid et rigoureux, même sil est de qualité remarquable. Il ny a pas la fantaisie que lon retrouve dans vos dessins, notamment avec la couleur et ce style expressionniste. Le problème de Breccia avec le public français cest que son uvre na été que partiellement traduite et que vous ne connaissez qui son travail en noir et blanc, alors quen Italie son uvre est plus accessible. Lorsque je faisais Feux, je pensais toujours à lhistoire, pas particulièrement au dessin qui se faisait naturellement. Je suis peut-être plus commercial. Chez Munoz on retrouve aussi des changements de signes, des ruptures de rythme. Je me souviens notamment dune histoire dAlack Sinner qui racontait la vie dun émigré espagnol à New York (6) dont le vieux père pensait aux bombardements de Guernica pendant la guerre civile, et cela donnait lieu à des changements de style dans lesquels on retrouvait des fragments du tableau de Picasso. En tout cas, en France, la publication en album de Feux a été reçue comme une date importante pour la BD par la critique spécialisée. Quen a-t-il été en Italie ? En Italie, quand Feux a été publié dans Alter Alter en 1984, la BD traversait une période très créative, pleine dénergie grâce à lémergence dune nouvelle génération dauteurs comme Andrea Pazienza, décédé depuis (7) et de la revue Frigidaire. Pazienza est considéré comme un maître de lavant-garde par ses changements de styles, sa manière de raconter à lécoute de la situation sociale de son époque. En ce qui me concerne, le fait davoir été lié à une certaine tradition formelle et internationale et une structure assez classique ont permis à Feux dêtre mieux accueilli. En somme, vous êtes le classique des avant-gardistes ! C est difficile à dire, ça... Je naime pas vraiment la gratuité, et je désirais me rapprocher de la structure narrative de la BD traditionnelle comme chez Breccia, chez Mufloz. A cette époque, la page explosait systématiquement comme dans Métal Hurlant par exemple et je détestais ce principe que je percevais comme une façon attirer l'il trop simpliste. Jétais intéressé par le changement, mais dans une structure narrative précise. Avec Le Signor Spartaco, jai affronté librement lhistoire en improvisant, en changeant les sentiments, les émotions et les styles, mais en restant dans la structure de la page, de la case et de lhistoire que je voyais cohérente. Pour moi, cétait plus audacieux et étonnant de faire Spartaco que de faire Feux qui nen est que lapprofondissement. Aujourdhui, après lexpérience, jai envie de faire une histoire classique. A une époque à Paris, les milieux branchés parlaient beaucoup du groupe Valvoline qui faisait beaucoup parler de lui en Europe. Aujourdhui, vous semblez être le seul membre de ce groupe que la BD ait retenu. Pourquoi, selon vous ? Il faut recommencer au début : quand je travaillais sur Incidents je suis allé à Lucca (8) et là, jai rencontré lgort et Carpinteri, qui étaient deux jeunes auteurs inconnus. Nous avons parlé de beaucoup de choses ensemble, leur énergie ma beaucoup étonné, et le fait de parler avec eux de BD dune manière tout à fait différente et nouvelle ma motivé. lgor venait darriver à Bologne pour faire de la BD en professionnel, il publiait à lépoque son fanzine Il Pinguino et avec Carpinteri il ma demandé de collaborer sur un numéro ensemble. Cétait donc lépoque où je faisais du noir et blanc et nous avons donc publié un numéro hors série, Pinguino Studio, dans lequel chaque auteur avait 15 pages dans lequel il mettait le travail quil préférait. Le résultat était expérimental. A cette époque sortait Frigidaire, une revue qui était linverse de Pinguino Studio: spectaculaire, très violent. Carpinteri a commencé à travailler pour Frigidaire tandis quIgor et moi avons débuté dans Alter Alter. Mais on ne se sentait pas aussi bien dans Alter que Carpinteri dans Frigidaire, donc lannée suivante, nous avons demandé à la directrice dAlter, Fugacere, la possibilité de faire un supplément de 30 ou 40 pages produit par le groupe Valvoline. lgort travaillait avec Brolli, Giorgio Carpinteri avec Marcello Jori, et moi avec Jerry Kramzky, ensemble nous avons décidé du nom du groupe, Valvoline, et cest ainsi que cela a commencé. La publication de ce supplément a duré un an et a provoqué beaucoup de réactions dans le public. Cétait assez fatiguant de faire chaque mois de nouvelles choses, aussi nous avons demandé à dautres de nous rejoindre, dont Massimo Mattioli. Valvoline était plus quun groupe, cétait une manière différente daborder la BD, par des auteurs bourrés dénergie pour parvenir à être publiés. Valvoline en italien est le nom pour un petit fusible utilisé dans un poste de télévision, cest donc un nom à la fois technique et moderne, aux USA, cest le nom dune huile de moteur. Comment avez-vous rencontré Fabrizio Ostani dit Jerry Kramsky, et pourquoi ce pseudonyme ? Fabrizio et moi nous connaissons depuis très longtemps. Nous étions à lécole ensemble où nous avons parlé de BD. Au début, il dessinait aussi et nous avons même dessiné ensemble sur une même histoire. A lépoque il avait déjà une façon très particulière décrire et comme javais du mal à me lancer dans certains thèmes, on se complétait. Il a pris le pseudonyme de Jerry Kramsky après que nous ayons fait notre premier album, Alice Brum-Brum (9), dans lhistoire du métro publiée dans Linus en 1980. Comment se passe le travail avec lui ? On se connaît donc depuis des années et nous navons pas vraiment de méthode de travail. Kramsky ne peut pas écrire un scénario parfaitement structuré à lavance et moi non plus. Lidée dune histoire part en général dun dessin, dun conte ou dune nouvelle quil a écrite. A partir de là, nous nous voyons et discutons de lhistoire, de son atmosphère en particulier, nous décidons aussi du découpage de lhistoire en chapitres et des détails techniques. Alors, je fais la mise en pages et je commence les dessins, ce nest qualors quil écrit les textes définitifs à partir de mes dessins. (Quand il travaille avec Brolli, en revanche il donne un scénario très précis.) La première histoire faite ensemble, Alice Brum-Brum faisait 50 planches en noir et blanc bourrées de cases par page, on était encore très jeunes. Cela racontait lhistoire dune petite fille un peu stupide qui arrivait dans un monde imaginaire, un peu symboliste, dessiné à la manière de Crumb. Evidemment, personne ne voulait publier cette histoire. A cette époque (1976), Manara publiait Le Singe dans Linus, une BD visionnaire et dans la même veine. Nous avons donc décidé de publier directement en livre et pour étoffer lensemble nous avons rajouté une histoire de deux jeunes qui faisaient de l'auto-stop à travers l'Italie dans le mythe américain, dans un style graphique différent en faisant se confronter les 2 mondes. Ça na pas du tout marché. Jai arrêté de travailler avec Kramsky et jai commencé de collaborer avec Tettamanti qui était intéressé par la littérature américaine. Nous avons négocié un compromis avec léditeur, il publiait Alice Brum-Brum st ensuite je faisais une BD classique. Cela a donné Huckleberry Finn de Mark Twain adapté par Tettamanti. Ce travail plus réaliste a été pour moi loccasion davoir le diplôme de laventure, je voulais voir si je serai capable de faire un travail classique avec 4 strips par page, etc. Dans la même période, je dessinais sur des scénarios de Tettamanti des histoires avec lun des personnages dAlice Brum-Brum Lucio, personnage que lon retrouve dailleurs après dans Incidents, que jai fait seul et qui clôt la trilogie. Pour Incidents javais le sentiment de recommencer à zéro : je contrôlais toutes les choses et jétais très préoccupé par lhistoire, le scénario, et je tâchais den tirer des leçons pour affronter la suite qui fut Spartaco. Et Agata Blues ? Ce fut la véritable première histoire publiée, juste avant Incidents. Le titre était un jeu de mois avec I got the blues. Agata était une malade mentale, marginale, stupide, et cette BD racontait la façon dont elle voyait la réalité, à la fin de lhistoire dailleurs, elle était internée. Comment réagissez-vous lorsque vous lisez des critiques de vos albums du genre de celle de Burdeyron parue en 1984 dans lAnnée de la BD chez Temps Futurs: "Lélève Mattotti étrenne sa belle boîte de crayons de couleur sur son album à colorier tout neuf; le Signor Spartaco rêve en figuratif et en abstrait. Mais cest au lecteur de cauchemarder à la lecture de ces planches intellectuelles, référentielles et psychanalysantes." ? Cest tout ? Oh, il y en a eu de pires ! Je crois que ce genre de critiques sont des réactions normales. Ce qui a peut-être choqué certaines personnes en France, cest quun album comme Le Signor Spartaco ne racontait pas une aventure. Vous vivez en Italie, mais vous possédez un pied-à-terre à Paris, ce choix est-il une nécessité à votre statut dauteur de BD à la carrière européenne ? Cela me permet surtout de pouvoir travailler en France, il sagit sinon plus dun choix personnel que professionnel. Vivre dans deux endroits différents permet de pouvoir partir On peut vous reprocher dêtre versatile, touche-à-tout puisque vous faites aussi bien de lillustration, du dessin de mode, de la vidéo, de la publicité et de lenseignement. Quelles sont les raisons de tout cela ? Cest facile: je ne peux pas vivre en faisant toujours la même chose. Lillustration me permet de vivre, cest un moyen plus facile que la BD, et aussi cela me permet dexpérimenter et daffronter dautres choses, dautres styles, et de varier facilement de technique. La vidéo vient de mon intérêt pour l'animation et un jour on ma demandé de faire une transposition dun épisode de Spartaco en vidéo mais de façon artisanale avant lessor de la vidéo, nous sommes partis dun travail de diapos avec de la musique. Tout cela remonte à lépoque où avec mes frères à Udine, je travaillais sur des animations de concerts et de spectacles réalisés à partir de mes dessins agrandis sur diapos et projetés. Jai eu dautres expériences de vidéo par la suite, avec la télévision italienne qui a commandé à la même maison de production que pour Spartaco de faire le générique dune émission, Gransimpatico sur le même principe mais plus élaboré, enfin récemment avec les Belges du studio Graphouï, nous avons tenté sans succès de faire un épisode de Labyrinthe en animation. Pour lenseignement, ça na duré que 2 ans, cétait à Bologne où tout le groupe de Valvoline a enseigné des cours de BD. Des élèves sortis de cette école travaillent dailleurs actuellement avec lgort dans sa nouvelle revue, Fuego, sortie après larrêt de Dolce Vita. Mais lexpérience de lenseignement a été très dure car cela demandait beaucoup dénergie, ceci dit je garde un bon souvenir des relations avec les élèves. Et les dessins de mode: sagissait-il dinterprétations ou bien ne travailliez-vous quà partir de modèles existants ? Non, il sagissait dinterprétations, jai énormément travaillé pendant 3 ans et maintenant Vanity nexiste plus. Faites-vous beaucoup de travaux pour la publicité ? Jai un agent en France depuis peu, Valérie Schermann (Prima Linea) et actuellement en Italie une campagne daffiches que jai faite pour la ligne de prêt-à-porter Martin Guy est exposée. De quelle façon sest produit votre premier contact avec lédition de BD française ? Jai rencontré Jean-Pierre Dionnet à Lucca, qui était intéressé par Spartaco, ensuite, jai vu Marc Voline à Paris et nous avons sympathisé grâce à lui, jai pu rentrer chez Albin Michel. Mais à lépoque, il travaillait sur le projet de nouvelle revue, Zoulou, pour lequel il mavait commandé une histoire, mais il ny a eu quun numéro 0 et ensuite ça a été repris et finalement ça na pas marché. Que pensez-vous des éditeurs français avec lesquels vous avez travaillé (Artefact, Les Humanoïdes Associés et Albin Michel) en comparaison des éditeurs italiens ? En France, il y a un marché du livre de bandes dessinées, en Italie, cest plutôt un marché de revues de BD. En fait, je nai pas bien connu les Humanos, mais jai noté quil y avait une bonne ambiance; pour Artefact, il sagit dune relation ponctuelle, le temps dun album. En revanche, chez Albin Michel, si au début je ny croyais pas trop, comme ils ont continué à publier mes livres me laissant la possibilité davoir des projets à long terme, cela ma donné confiance dans mon travail et je my sens bien malgré que LEcho reste une revue dun style différent de celui de mes histoires. Où en sont les projets annoncés naguère dans Les Cahiers de la bande dessinée : un album avec comme toile de fond la Guerre du Risorgimento de 1848, et ladaptation du roman de lAutrichien Holenia que lon imagine bien dans la collection Gallimard / Futuropolis en couleurs ? Oui ces projets ont été annoncés. Pour le premier, cela fait 3 ans que jai réalisé les trois premières planches à paraître chez Albin Michel (les planches en question sont absolument superbes, NDLR). Ma fidélité à mon éditeur sexplique par le fait que je préfère être suivi par un seul éditeur, cest plus aisé pour le public de retrouver mes livres et cela rentre dans une démarche cohérente. Pour un auteur comme moi, cest important car je reste encore difficilement accepté. Mais il nest pas impossible que pour des projets particuliers je publie ailleurs si Albin Michel ne sait pas le faire. Néanmoins vos albums sont plutôt luxueux et valent plus chers quun album classique de BD. Comment espérez-vous toucher un public plus large ? Je ne sais pas si mes livres pourraient avoir un public plus large. Pour Murmures, il y a eu une édition moins chère, à 6 000 exemplaires, mais je ne sais pas si tout est vendu. Quant à Doctor Nefasto, jaurai préféré que le livre vaille moins cher, mais cest vrai quil sagit dune vieille histoire, qui sadresse plutôt aux collectionneurs. On a pu noter quelques similitudes entre le film Apocalypse Now et Feux dans le thème initiatique traité dans un environnement militaire, et certaines cases ne sont pas sans rappeler Le Cuirassé Potemkine. De plus, vous avouez votre goût pour le cinéma expressionniste allemand. On sattendrait plutôt à ce que vos soyez un amateur du cinéma tendance Jarmush ou Moretti, à moins que ? Pour Feux, le personnage central est un militaire isolé sur une île mystérieuse dans une situation étrange: il est donc normal que jaille puiser de influences chez un auteur qui a fait quelque chose de similaire. Jai beaucoup aimé les films de Werner Herzog dan les années 70 (9) pour lintensité des images, mais aussi le cinéma de Tarkovsky : Andreï Roublov Stalker (10). Je voulais avec Feux affronter lidée que laventure, faire une histoire classique en y mêlant le mystère du cadre : cest dans ces structures qui jai eu la possibilité dy insérer toutes mes influences. Je citerai aussi Peter Gabriel, dont jaime beaucoup la façon de traiter une certaine musique primitive. Finalement, vous aimez au cinéma les images qui marquent. Il est amusant de constater quun réalisateur comme Andreï Tarkovsky fascine beaucoup dauteurs de BD (notamment Bilal) peut-être parce que précisément il maîtrise et compose ses images. Oui, mais aussi la narration. Dans Stalker par exemple, il nutilise pas une narration ordinaire, mais fait des symboles où le spectateur ne comprend pas immédiatement ce quil explique dans certains passages mais les comprend lorsquil les voit. Cest pareil en BD, par exemple, dans Feux, la scène de la forêt où a lieu le combat et où lon voit le soldat qui tombe et le sang, est une scène que lon voit et que lon accepte sans autre explication. Il ny avait aucune possibilité de le raconter autrement. Ceci dit japprécie aussi ce que lon peut appeler les films dauteurs, jaime bien Wenders; dans Au fil du temps (1975) il ma beaucoup influencé pour sa façon de traiter la relation avec la réalité, dans Incidents notamment. Nous évoquions Jim Jarmush parce que beaucoup de jeunes auteurs actuels y font référence, et Nani Moretti parce quil symbolise la nouvelle vague du cinéma italien (11). Mais justement votre nouvelle histoire en noir et blanc qui évoque des problèmes actuels, de qui prend-elle ses influences ? Jaime beaucoup Nani Moretti pour sa rigueur éthique et morale qui lui permet de rester toujours très cohérent dans ses histoires, mais nos références esthétiques sont très différentes. De plus, sil est très lié à la réalité italienne, je le suis de moins en moins même si à mes débuts je voulais lêtre. Aujourdhui je ne crois pas en être capable. Pourquoi avoir prénommé dans votre album Murmure, les deux enfants Fritz et Hans ? Nous cherchions, Kramsky et moi, 2 prénoms pour les jumeaux et nous avons repris ceux des Katzenjammer Kids, la première BD allemande (12) nous aurions pu choisir Bibi et Bibo, mais pour lItalie, cétait trop marqué, trop évident (13). Mais le choix est volontairement référentiel et symbolique, jaime le faire. En fait, Murmure a été pensé comme un adieu à la BD. Intervention de Latino: la traduction littérale du titre italien est Chuchotement (sotto voce), ce qui est plus subtil que Murmure, en italien, cela évoque beaucoup de choses. Comment avez-vous réagi lors de la remise des AlphArt Etranger à Angoulême 90: Murmure était nommé mais finalement V pour Vendetta de Alan Moore et David LLoyd a remporté le Prix et Alan Moore a publiquement déclaré quil aurait préféré que Murmure le remporte. Je ne serais pas honnête si je disais que je men fous, jétais un peu déçu. Un Prix, quel quil soit est toujours un encouragement pour le travail, le courage, lenthousiasme, cela aide à aller de lavant. Il est assez rare quun auteur de BD fasse dans ses interview des références littéraires à James Joyce, lineffable auteur de Ulysse que très peu de gens ont lu mais à qui tous les intellectuels font référence. En fait vous surprenez car on avait été habitué à des références plus populaires, notamment en France où la culture classique est rarement comparée dégal à égal avec la bande dessinée. Je pense que cest un point de vue qui reste trop lié au monde de la BD française. Quand on discute avec Breccia, il na aucun problème pour évoquer la littérature argentine contemporaine, de même Hugo Pratt a une culture qui lui permet de parler dautre chose que de son travail. Justement, en France, Pratt a été le premier dans ses histoires à citer un auteur classique de façon naturelle. Pourtant Moebius aussi fait des références à toutes les littératures. On peut les situer après sa rencontre avec Jodorowsky qui lui a servi de catalyseur. Par exemple, jusquà sa rencontre avec lui, la culture de Moebius avouée était limitée à la littérature de science-fiction américaine classique. En fait, même lorsque la culture a commencé de rentrer dans la presse BD, elle sest longtemps cantonnée dans ce quon appelle la paralittérature : la SF, le policier et le fantastique. Chez les auteurs de BD, il y a toujours des envies de faire des références de lecture, mais ils se cachent derrière une fausse modestie. Jestime que si lon aime quelque chose même dans un domaine plus valorisé, il ny a aucune raison de faire une différence et davoir peu daffirmer que lon apprécie tel ou tel grand écrivain, sans se vanter. Si jaime les peintres métaphysiques ou les romantiques pourquoi ne pourrais-je pas les mettre dans ma BD ? Pourquoi toujours se limiter à des références BD ? Jai décidé dutiliser dans mon langage tout ce que jaime, toute la culture que jai acquise. Ce point de vue nest pas encore admis en France, où tant les auteurs que les critiques naiment pas le mélange des genres. Mais en France, il y a une école très stricte pour la BD, très académique et conservatrice. Je ne sais pas st cest bien ou mal, mais je ne comprends pas cette situation, je pense à la BD comme un moyen dexpression et pas comme un genre populaire. Selon moi, il existe de la BD populaire, de la BD poétique, de la BD pornographique, historique, existentielle. Il n'y a pas de genres. Il y a des BD. Estimez-vous que cette conception de la BD est mieux admise en Italie quen France ? En Italie, les styles sont plus diversifiés car ils nont pas été regroupés par écoles comme lécole dHergé, Marcinelles, etc. Mais on commence malheureusement à lire des articles qui affirment que la ligne claire représente la vraie BD, dautres où cest le style Tex WilIer. En fait lécole italienne existe grâce aux différentes personnalités de leurs auteurs. Lorsque Thierry Groensteen a lancé sa version des Cahiers de la Bande Dessinée en 1984, il a été beaucoup controversé. On lui a notamment reproché de publier des articles dun niveau de lecture trop élevé pour le lecteur moyen fan de BD. Or, tout le problème était de justifier que lon nétait pas obligé de lire tous les articles, mais que le fait de les publier prouvait quune véritable analyse de la BD (type universitaire) était faisable. En définitive, il a dû quitter son poste de rédacteur en chef et aujourdhui enseigne la BD à Angoulême. Heureusement, son travail na pas été vain et on remarque que parmi les jeunes auteurs de la nouvelle génération, beaucoup espèrent diversifier leur travail. Ça, cest un phénomène naturel, aujourdhui où la BD a été supplantée par la télévision et la vidéo, les auteurs doivent se renouveler. Lisez-vous encore des BD ? Non, depuis quelque temps, jen lis beaucoup moins. Jai lu récemment Dave Mc Kean que jai rencontré dailleurs (14) et je trouve son travail intéressant. Jessaye den lire moins pour ne pas me faire influencer mais lorsque je suis en crise, jouvre de vieux albums comme Nicaragua de Munoz et Sampayo dans lequel il y a des choses incroyables et cela me donne lenvie de continuer. Lorsque je prépare une histoire, je ne veux pas être influencé par le monde de la BD, pour éviter tout stéréotype.
Notes
1. Renato CALLIGARO, né en 928, est un auteur italien de BD qui, après avoir étudié larchitecture à Buenos-Aires fut peintre et illustrateur en Argentine et au Brésil avant de travailler en Italie. Publié dans Linus dans les années 60-70 il a aussi travaillé dans de nombreux journaux militants politiques. Ses BD les plus fameuses restent Casanova qui fut traduite en France dans lalbum éponyme chez Glénat en 1981 et Deserto entraperçue dans Les Cahiers. 2. TOPOLINO est bien évidemment la version italienne du Journal de Mickey, née en 1932 qui existe encore. Il Vittorioso, hebdomadaire né en 1937, dobédience catholique dont le titre fut modifié en Vitt dans les années 60. Corriere dei Piccoli, hebdomadaire mythique né en 1908, lancêtre de toutes les revues de BD italiennes. 3. Tex Willer et Il Grande Blek sont parmi les BD italiennes les plus populaires. 4. Lino LANDOLFI (1925-1988) est un auteur italien de BD dont la place est comparable en Italie à celle dun Uderzo en France. Il est révélé dès 1948 par Vittorioso où il crée en 1951 Procopio, son plus célèbre héros. De 1962 à 1972 il dessine aussi la série Famiglia Bertolini dans le Messagero dei Ragazzi et adapte le Don Quichotte de Cervantès. Mort prématurément, il a très peu été traduit en France (dans Pierrot et Bayard en 1956). 5. Lyonel FEININGER (1871-1956) est un artiste américain dont lincursion dans la BD, bien que brève, fut marquante, sa série Kin-der-Kids publiée en 1906 est restée célèbre pour sa modernité et son style de traitement. Georges HERRIMAN (1880-1944), auteur américain, père de linégalable Krazy Kat, à qui tous les auteurs actuels avouent leur admiration. Alberto BRECCIA, auteur argentin né en 1919 dont l'uvre immense partiellement traduite en France a expérimenté des styles graphiques audacieux permettant au genre de progresser. 6. Il sagit de lépisode Constancio et Manolo publié dans Alack Sinner flic ou privé en 1983 chez Casterman. 7. André PAZIENZA (1956-1988), auteur italien de BD dont l'uvre étalée sur 11 ans sinterrompt brutalement pour cause doverdose. Peu traduit en France, il est célèbre dans. le milieu de la nouvelle génération dauteurs italiens pour avoir expérimenté des styles nouveaux et très différents dans des récits en parfaite cohérence avec son temps. 8. Cest à Lucca petite ville du nord de litalie que tous tes 2 ans a lieu léquivalent du Salon dAngoulême, et ce, depuis 1965. 9. Werner HERZOG, réalisateur allemand né en l942, "le cinéaste le plus romantique de la nouvelle génération des réaljsateurs allemands" (Jean Tulard). A réalisé notamment Aguirre la colère de Dieu, L Enigme de Kaspar Hauser et Fitzcarraldo. 10. Andrej TARKOVSKY (1932-1986), réalisateur russe dont l'uvre magistrale est considérée comme la plus marquante du cinéma soviétique contemporain (Andrei Roublev [1966], Solaris [1972], Stalker [1979], Le Sacrifice [1986]). 11. Nanni MORETTI, réalisateur italien né en 1953 dont le sens aigu de lobservation allié à un humour corrosif lui ont permis en quelques films (La Messe est finie [1985], Palombella Rossa [1989]) de se faire remarquer comme le représentant de la nouvelle génération des réalisateurs américains. 12. Rudoph DIRKS, dessinateur américain [1877-1968] dorigine allemande, signe la première demi-page de sa série intitulée The Katzenjammer Kids dans le New York Journal mi 1987. A ses débuts. cette bande dessinée est fortement inspirée de l'uvre de Wilhem Busch, Max und Moritzt (...) Cest alors la première véritable bande dessinée dont /es héros sont permanents. Il sagit de Hanz et Fritz et Die Mama. Ce trio est connu en France sous les noms de Pim, Pam et Poum. (Extrait du Dictionnaire de la BD dHenri Filippini. Bordas éditeur.). 13. Traduction italienne des personnages Hans et Fritz. 14. Dave MC KEAN, illustrateur anglais né en 1963 dont le travail publié aux Etats-Unis (Black Orchid avec Neil Gaiman en 1988, Arkham Asylum avec Grant Morrisson en 1989) se rapproche de la nouvelle tendance graphique inaugurée par Sïenkievicz. |
Interview réalisée à Paris et complétée à Milan par Philippe Morin, Dominique Poncet et Pierre-Marie Jamet en présence de Latino, le 24 mars 1990.
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