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Frank Le Gall,
le cycle des aventures de Théodore Poussin en Extrême-Orient
s'est clôt par le retour au pays dans Un passager porté
disparu, puis au début de cette année, vous publiez
La Vallée des roses, qui semble être une respiration
dans la suite de la série puisque c'est un album unique qui se
démarque graphiquement (couleurs directes) et par la narration
(souvenirs d'enfance) des six titres précèdents. Comment
en êtes-vous arrivé à ce choix inhabituel ?
L'idée du cycle n'existait
pas au départ. Lorsque j'ai fait le premier album, Capitaine
Steene, il s'agissait d'une histoire complète et je ne savais
fichtrement pas ce que je raconterais par la suite. Il n'y avait pas de
préméditation, j'ai fait le premier Théodore Poussin
parce qu'il fallait que je vive et je voyais alors une opportunité
de travailler aux éditions Dupuis.
C'était mon premier scénario réalisé seul,
puisqu'auparavant je travaillais avec un scènariste, Alain Clément.
Il se trouve que le genre d'histoires que j'ai commencé à
écrire c'était des histoires sans fin.
Aprés la publication de Capitaine Steene, tout le monde
semblait penser que l'on reverrait le capitaine Steene dans la seconde
histoire, alors que, dans mon idée, cette première histoire
était finie et bien finie. J'étais un peu décontenancé
et je n'ai pas cessé de l'être depuis ce temps-là.
On a alors parlé de cycle... Qui a utilisé le terme en premier
? Un critique, un lecteur ou quelqu'un de chez Dupuis, je ne sais plus.
Sûrement pas moi, en tout cas. Je n'aime pas beaucoup toute cette
terminologie de "sagas", de "fresques" et de "cycles".
Mais puisque cycle il y avait, j'ai vite décidé de le
clore pour qu'on n'en parle plus. D'abord pour mettre fin à ce
sentiment d'insatisfaction que ressentaient de nombreux lecteurs, et ensuite
pour pouvoir enfin réaliser la "Vallée des roses"
dont le projet était paradoxalement sur pied, depuis le tout debut
de la série. Quand j'avais proposé la série à
Spirou, j'avais présenté d'emblée un 44 planches
- c'était le chemin le plus sûr pour aller vers l'album;
mais Philippe Vandooren, alors rédacteur en chef, m'avait conseillé
de commencer par des histoires courtes pour mieux asseoir la série
avant de m'embarquer dans un projet plus vaste.
Le problème est que Poussin est une histoire chronologique, qui
démarre à une date précise, 1928, qui raconte une
aventure bien située dans le temps, et une histoire courte devait
forcément se passer avant cette date précise. Or, avant,
Poussin n'est qu'un obscur employé de bureau. Il ne s'est donc
rien passé d'intéressant dans sa vie. J'ai commencé
à réfléchir à tout ça et à cette
époque, je parlais beaucoup avec mon grand-père qui était
quand même à l'origine de Poussin. Les histoires d'enfance
de mon grand-père me fascinaient. Comme toutes les personnes âgées,
il avait des souvenirs très précis de sa toute petite enfance
et assez peu de ses vingt ans. Je vibrais littéralement lorsqu'il
me racontait son enfance. Et je me suis alors dit, les histoires courtes
de Poussin, c'est son enfance. J'ai donc réalisé deux histoires
et Vandooren a été décontenancé parce que
pour lui Théodore Poussin était un personnage adulte et
non pas un enfant. En plus ces histoires courtes ne l'emballaient pas
vraiment car il s'agissait d'anecdotes, de petites choses de rien du tout,
et comme je n'étais qu'un débutant, on attendait de moi
une histoire qui intéresse le lecteur moyen de Spirou et
non une histoire qui fasse que le lecteur s'intéresse à
moi. J'ai donc en accord avec Vandooren arrêté les histoires
courtes et j'ai repris Capitaine Steene à la 9ème
planche après plusieurs semaines d'interruption. Néanmoins,
ces histoires courtes me sont restées en tête et j'ai patiemment
attendu le moment de pouvoir les faire. Ce moment a été
trouvé à la fin du cycle.
On a pu lire dans
Spirou en décembre 1987, une histoire courte de Théndore
Poussin qui a pour titre Fins d'années. Cette histoire courte
est une succession de souvenirs d'enfance qui annonce en quelque sorte
La Vallée des roses.
J'ai essayé à cette
occasion de réintroduire cette idée. J'étais resté
sur le fait que ce genre d'histoires n'intéressait personne. Vandooren
m'avait clairement fait comprendre qu'il fallait des aventures, il me
conseillait de chercher de bonnes chutes ou de petites astuces dans l'esprit
des nouvelles. Or, je ne cherchais pas l'astuce, mais uniquement à
raconter des souvenirs vrais, sans effet ni technique particulière.
Lorsque j'ai fait Fins d'années, je sentais que j'avais
acquis plus d'assurance. J'ai l'impression que si j'avais eu envie de
réaliser une histoire racontée en martien, personne ne me
l'aurait refusée...
Fins d'années a bien marché. Je me souviens que Tome
avait eu l'occasion de voir les planches originales avant publication
lors d'une réunion chez Dupuis. Quelqu'un nous parlait de choses
sérieuses. Nous étions près du radiateur, et je lui
ai montré les planches en catimini et il m'a soumé à
voix basse : "Ca me plaît beaucoup, parce que moi je n'ai pas
eu de famille, je n'ai pas connu ça du tout. Lui, à l'époque,
travaillait sur le "Petit Spirou" et sa vision de l'enfance était
beaucoup moins chevillée à la famille que la mienne.
A propos de La
Vallée des roses, vous avez déclaré que votre
grand-père avait peu de souvenirs scolaires et que pour eux, vos
souvenirs de lecture de Pagnol vous avaient aidé.
C'est exact, mon grand-père
m'a raconté énormément de souvenirs mais aucun n'était
en rapport avec l'école. J'ai donc dû inventer toute cette
partie. Par exemple, le fameux Claquin, qui a réellement existé,
était un ami de mon grand-père, décédé
il y a peu de temps d'ailleurs. Ce n'était pas un ami d'enfance
de mon grand-père, mais un ami de régiment. A ce personnage,
j'ai greffé mon propre ami d'enfance. On n'a pas trente-six amis
dans la vie, on a des copains, toutes sortes de relations, mais peu de
vrais amis; j'ai donc eu un ami d'enfance que j'ai connu alors qu'on ne
parlait pas encore, nous étions dans des berceaux voisins car nos
mères se connaissaient. Lui était noiraud, et moi j'étais
tout blanc. C'était un ami espagnol qui s'appelle Stéphane
Iscar, il est aujourd'hui policier et a suivi sa route, mais nos premières
BD, on les a faites ensemble; je lui dois beaucoup de choses, comme lui
m'en doit aujourd'hui, on est très proches dans notre culture.
Tout ce que je raconte avec Claquin dans la Vallée des roses,
c'est tout ce que j'ai vécu avec cet ami d'enfance, bien que
l'anecdote du marron par exemple, appartienne à mon grand-père..
A l'époque où je travaillais sur cette histoire, nous étions
partis en vacances en famille et puis j'ai éprouvé l'envie
de lire quelque chose de décompressant, et j'ai donc relu Pagnol,
ses souvenirs d'enfance. C'est en lisant Pagnol que je me suis rendu compte
que la majeure partie de ce qu'il raconte, ce sont des souvenirs scolaires.
Il était fils d'instituteur, bien sûr, il a raison car si
l'on pense à sa propre enfance, on s'aperçoit que les trois-quarts
de son temps, on les a passés à l'école. C'est donc
grâce à Pagnol que j'ai accentué l'aspect important
de l'école dans l'enfance de Théodore Poussin.
Les souvenirs scolaires
sont équilibrés dans l'album par la présence très
importante de la maison.
La maison est véritablement le personnage central de l'histoire,
qui commence d'ailleurs avec sa construction et se termine avec sa mort,
c'est-à-dire le déménagement.
L'anecdote de la baleine
échouée sur la plage est-elle véridique ou non?
C'est véridique mais ce n'est
ni un de mes souvenirs ni un de ceux de mon grand-père, c'est de
la documentation pure et simple. Bien que cela soit arrivé à
Dunkerque quand il était enfant, mais il ne se le rappelle pas.
La confrontation entre les souvenirs de mon grand-père et la réalité
donnaient parfois lieu à des choses amusantes. Mes recherches personnelles,
mes bouquins nous prouvaient quelquefois que ses souvenirs étaient
faux, ou inexacts. Je m'en voulais parfois de détruire de vieilles
illusions et il m'est souvent arrivé de préférer
les souvenirs faux à la réalité. Et puis l'évocation
de ces souvenirs passait par moi, il fallait que ça me parle pour
que je puisse en parler et, bien évidemment, tout ce qui trouvait
un écho en moi me touchait davantage. En fait, en écrivant
la Val/ée des roses, j'avais plutôt l'impression de
parler de moi que de mon grand-père...
La Vallée
des r oses est totalement
différent des précédents titres de la série
aussi bien sur le fond que sur la forme, notamment en ce qui concerne
la mise en couleurs. S'agit-il d'une volonté de démarquer
l'album des autres ou bien le besoin d'un parti esthétique en accord
avec l'évocation de souvenirs d'enfance?
A l'instar d'un Max Cabanes vous choisissez la couleur directe; pour aller
plus loin: votre emménagement dans le sud de la France avec la
découverte de cette lumière tellement particulière
qui a séduit des peintres comme Matisse ou Van Gogh a-t-il joué
un rôle?
Il y a différentes raisons.
Dans chaque action que l'on fait, il y a un ensemble de raisons. L'histoire
de la Vallée des roses ne correspondait pas à une
histoire classique de Poussin, il fallait donc la différencier
des autres. D'autre part, la mise en couleur directe se prêtait
mieux à ce style de scénario, écrit sans effet technique,
simplement, pratiquement en improvisant. Je ne savais pas véritablement
à quel moment devait débuter l'histoire ni comment l'arrêter,
j'évoquais les souvenirs de mon grand-père qui courrent
jusqu'à aujourd'hui !
Ce n'est qu'en cours de route que je me suis rendu compte que le personnage
principal était la maison. Le livre devait initialement s'appeler
Dunkerque et mes copains Didier et Makyo (originaires de cette
ville, Ndlr) m'ont fait remarquer que Dunkerque évoquait
des choses assez négatives comme la guerre pour les gens qui n'y
sont jamais allés. J'ai alors pensé à la Val/ée
des roses, mais chez Dupuis, ils ont été assez méfiants,
trouvant que ce titre avait une connotation mièvre, genre bouquin
pour jeune fille en mal d'amour. J'ai insisté parce que je tenais
à ce titre sentimental. Mais cela nous a attiré les foudres
de l'écrivain Lucien Bodard qui a écrit un livre érotique
sous le même titre. Je me suis senti un peu mal à l'aise
vis-à-vis de Dupuis puisque j'avais insisté pour garder
le titre et on a frôlé le procès.
Mon éditeur voulait intituler le livre Rosendaël qui
est la traduction flamande de la Vallée des roses, mais
j'ai estimé que pour le public francophone ce titre en couverture
avec Théodore Poussin enfant aurait pu laissé croire qu'il
s'agissait de l'histoire d'un petit garçon juif portant ce nom,
Rosendaël. Quant au fond et à la forme de la Vallée
des roses, je dirai que c'est sans doute l'album qui se rapproche
le plus de ce que j'ai envie de faire, quelque chose de simple, direct
et spontané. Je suis assez rompu aux procédés de
narration, je tiens ça de mon admiration pour Dickens. Pendant
longtemps, j'ai appliqué ce principe que l'auteur était
un démiurge, un genre d'araignée qui tissait une toile savante
dans laquelle le lecteur devait immanquablement s'engluer. Aujourd'hui,
c'est un plaisir pour moi que de renoncer aux artifices. Je propose au
lecteur une amicale petite conversation à laquelle il a envie de
prendre part ou pas. Je ne le force pas, je n'essaie pas de le faire tomber
dans un piège. Concernant la lumière du sud, je dois vous
avouer qu'elle ne m'a été d'aucune utilité. Je la
trouve en général trop crue. Moi ce qui me plaît dans
la lumière, c'est l'ombre. La lumière de la Vallée
des roses, c'est celle de mon enfance passée en Normandie...
Je ne puisse jamais directement dans ce qui m'entoure. J'ai noté
quelque part: "Je ne raconte pas ce que j'ai vu. Je m'inspire de mes
rêves. Mais mes rêves s'inspirent de ce que j'ai vu.".
Pour revenir au
problème avec l'existence d'un livre portant le même titre,
les éditions Dupuis ne s'étaient pas renseigné préalablement?
Ils ne le faisaient plus. Philippe
Vandooren qui vient de l'édition traditionnelle (Marabout) avait
le réflexe de le faire à une époque. Mais il est
vrai que lorsqu'on publie des livres ayant pour titre Les Tuniques
bleues dans la gadoue, il y a peu de risques que Tournier ou Modiano
aient jamais écrit de livre portant ce titre ils ont donc décidé
de ne plus le faire. Finalement il n'y a pas eu de procès, je ne
savais pas que ce livre de Lucien Bodard existait, Vandooren le connaissait
mais était persuadé que cela ne causerait aucun problème:
car dans ce livre, la Vallée des roses évoque, symbolise,
enfin vous m'avez compris... bref un roman érotique qui n'a rien
à voir avec une bande dessinée tout public. Bodard avait
fait écrire par son éditeur que nous avions 48 heures pour
retirer l'album du commerce et m'accusait de l'avoir plagié ! J'avais
prévu une réponse qui n'a finalement pas été
envoyée afin d'éviter une polémique, dans laquelle
j'expliquais que pour copier un auteur, il faut l'admirer, or pour moi,
Bodard est un sous-Késsel et je considère que c'est une
grave insulte...
Revenons-en au choix
de la couleur directe pour la Vallée des roses.
Au-delà du simple plaisir
de dessiner en couleur, disons que l'idée était de montrer
qu'à l'intérieur d'une série tout public comme Théodore
Poussin, on pouvait faire un album d'auteur, passer à d'autres
sujets et les traiter à la manière des albums qui se lisent
dans la cour des grands. La réaction première chez Dupuis
a bien sûr été de me conseiller d'y renoncer et de
faire un Aire-Libre en couleurs directes à côté, mais
j'ai insisté. Je trouvais plus intéressant et moins convenu
de le faire dans Théodore Poussin. Ces derniers temps, on a un
peu trop coutume d'associer tout de la suite la BD adulte - ou d'auteur
- à la couleur directe. Or, c'est vrai que la couleur directe peut
nuire à la fluidité du récit - s'il est dense, et
ça a l'air de prouver que la BD adulte doit nécessairement
se priver de ce type de narration, riche et rapide. C'est dommage. J'ai
un projet d'aire libre derrière la tête, et c'est vrai que
si le bon déroulement de l'histoire m'amène à devoir
mettre 10 ou 12 images par page, je renoncerai sans le moindre remords
à la couleur directe. "Nécessité fait loi", dans
un sens comme dans l'autre !
La technique de la
couleur directe s'inscrit dans un courant de la bande dessinée
qui s'est développé ces dernières années aussi
bien dans le domaine franco-belge que dans le domaine américain.
Les techniques d'impression le permettent mieux qu'avant d'une part, et
d'autre part, les auteurs ont ressenti le besoin de justifier des qualités
d'authentiques illustrateurs.
Nous avons besoin de nous justifier
non pas devant les lecteurs de BD mais devant le public qui lit de la
littérature par exemple. Après tout, un album de bande dessinée
représente parfois un vocabulaire de 300 mots écrits à
la main avec des phrases qui sont des dialogues, il est donc diffficile
de se justifter à partir de ces éléments. Je me souviens
d'un de mes oncles qui, sachant que je travaillais avec un scènariste
pour Yoyo, regarde une des planches muettes de l'album et m'explique en
riant qu'il pensait qu'il n'y avait pas de scénario pour cette
page puisqu'il n'y avait pas de texte écrit... Cela dit, j'ai introduit
beaucoup de récitatifs dans Théodore Poussin, ce qui me
donne une étiquette de littéraire dans le milieu de la BD...
Les récitatifs
sont revenus à la mode, et vous avez su réactualiser le
principe du récitatif dans Théodore Poussin sans tomber
dans des excés à la Jacobs.
Ce qui donne l'impression d'excès
chez Jacobs, c'est la redondance entre le texte et l'image, Jacobs dessinait
un personnage qui se prend les pieds dans un tapis et écrivait
au-dessus de la case : A ce moment Mortimer se prit les pieds dans
un tapis afghan acheté en 1915. On sent chez Jacobs une hésitation
permanente entre le texte et l'image. Or, j'estime que le texte et l'image
sont complémentaires dans le sens où ils ne doivent pas
dire la même chose. Pour évoquer l'été par
exemple, on peut dessiner un paysage ensoleillé et le texte peut
parler de la chaleur, de l'odeur des foins coupés, etc.
C'est l'erreur que commettent beaucoup de ceux qui, ces dernières
années, pensent faire du Théodore Poussin. Ils alignent
des récitatifs descriptifs à n'en plus finir. Le résultat
est généralement pompeux et ronflant. Pour bien faire, on
ne devrait écrire et dessiner que ce qui est utile et nécessaire
à l'action qu'on se propose de montrer, sans que l'ensemble souffre
d'aridité. La vraie difficulté consiste à savoir
ce qui va le mieux véhiculer l'idée, du texte et du dessin,
ce qui sera le plus évocateur. C'est ça, la bande dessinée.
Or, les possibilités de cet art extraordinaire ont été
peu utilisées.
Certains spécialistes
estiment raisonnablement que la bande dessinée n'a pas été
explorée au dixième de ses possibilités.
Il y a eu quelques génies
précurseurs comme Winsor McCay, Segar ou Herriman qui ont débuté
alors qu'il n'y avait pas grand chose de fait et qui ont développé
un nombre d'idées fabuleuses, d'expériences formidables,
des véritables novateurs, un peu comme Méliès pour
le cinéma. Mais ces auteurs ont été peu suivis et
on a eu tendance à faire de l'artisanat, quelque chose de préfabriqué
pour plaire aux lecteurs. C'est dommage.
Votre prochain album
annoncé, la Maison dans l'île ouvre un nouveau cycle
des aventures de Théodore Poussin, pouvez-vous nous en parler?
J'ai surpris un jour mon éditeur
en lui expliquant que mon but était d'être là où
l'on ne m'attendait pas. A chaque album, j'ai essayé de respecter
ce principe. Devancer le lecteur dans mes souhaits amener des éléments
qui permettent au lecteur dé supposer quelque chose et ensuite
s'amuser d'aller à contre-courant. Je me pose sans cesse la question
: "qu'est-ce que les gens attendent maintenant ?" et je cherche à
les surprendre. Quand j'étais gosse à l'école, et
que l'instituteur nous donnait un sujet de rédaction, je me renseignais
toujours auprès de mes camarades sur leurs intentions et je faisais
alors quelque chose à contre-courant parce que je pensais à
ce pauvre professeur qui allait devoir lire trente fois le même
sujet, et je me disais qu'il fallait le surprendre par quelque chose de
différent quitte à être hors-sujet.
Pour revenir à la Maison dans l'île, il ne s'agit
surtout pas d'un nouveau cycle! C'est un récit qui se situe chronologiquement
à l'époque du Mangeur d'archipels, quand Poussin
possédait son petit bateau. J'aime beaucoup cette période-là
de sa vie et comme je n'avais pas l'impression d'avoir tout dit là-dessus,
j'y suis retourné. Pour le reste, vous verrez en janvier qu'il
s'agit là d'une histoire très simple, très linéaire
et - je l'espére - poétique... Mais, à propos de
la chronologie, le Poussin suivant se passera en 1936 ou 1937, et on y
verra Théodore sous-officier sur un cargo de la compagnie des "chargeurs
maritimes". Ce sera désormais le principe de la série: c'est
qu'il n'y aura plus de principe!
Etiez-vous bon élève
à l'école?
J'étais un bon élève dans les matières que
je choisissais. J'ai été brillant jusqu'au collège
et puis le principe du collège m'a perturbé, je j'avais
plus cette relation d'amour avec mes professeurs. J'ai été
élevé dans une école de frères, les frères
nous connaissaient bien et savaient comment nous étions, savaient
parler à chacun d'entre-nous. Au collège, on découvre
que l'on a une quantité de professeurs différents qui ne
nous connaissent pas particulièrement. Je me souviens de mon professeur
de mathématiques en classe de 6ème qui me traitait
de brebis galeuse en début d'année alors qu'à l'école
primaire je n'étais jamais descendu en-dessous de troisième
de la classe !
A cette époque
dessiniez-vous déjà des bandes dessinées?
J'ai toujours dessiné, toujours écrit, de la bande dessinée
et des romans. Les frères n'acceptaient pas et j'ai souvent été
disputé très fort. Je me souviens d'avoir écrit un
roman de Maigret - je connaissais et j'aimais Maigret car ma mère
lisait beaucoup Simenon - car je pensais que tout le monde avait le droit
d'écrire du Maigret. A l'époque, mes références
littéraires s'arrêtaient à Bob Morane et j'ai donc
écrit un roman avec Maigret mais qui ressemblait beaucoup à
Bob Morane (!). Ca plaisait aux copains à l'école, je leur
lisais des chapitres et leur faisais des illustrations et puis un jour,
j'ai perdu mon cahier de Maigret. Plus tard, pendant le cours de catéchisme,
moi, qui étais un saint, le meilleur élève, je fais
une petite bêtise de rien du tout et soudain le curé qui
faisait le cours brandit mon Maigret sous mon nez en me promettant tous
les démons de l'enfer pour avoir écrit ces cochonneries…
Les histoires que j'écrivais à cette époque n'étaient
pas toujours dessinées, mais je me suis rendu compte que pour qu'elles
soient lues par mes copains, il fallait compenser l'effort de lecture
par des illustrations. Je suis d'une génération où
la bande dessinée est devenue naturelle: c'est l'explosion des
séries comme Astérix, Tintin, Lucky Luke. Mes parents nous
en achetaient et mon père trouvait par exemple que Lucky Luke était
mieux dessiné qu'Astérix et j'avais beaucoup de mal à
le comprendre..., alors qu'aujoud'hui je suis de son avis. Mon père
m'a très vite inculqué l'idée qu'être auteur
de bandes dessinées était un métier et que derrière
chaque album, il y avait des auteurs et du travail. Il faut dire que je
voyais mon père dessiner sur une table à dessin avec un
té et une équerre (il est architecte) et ce n'était
pas très différent.
Un beau jour, vous
décidez d'arrêter vos études, comment êtes-vous
arrivé au métier d'auteur de bandes dessinées?
J'ai voulu faire de la BD quand j'avais 8 ans, lors de la parution de
Vol 714 pour Sidney - un album pas fameux? Quand j'ai eu 13 ou
14 ans, ma décision était irrévocable et j'ai imposé
cette idée autour de moi avec tant de force que, dès lors,
la seule question qu'on se posait autour de moi était: "Comment
va-t-il s'y prendre pour réussir? Pour ma part, je ne doutais de
rien et, quand j'avais des doutes, j'allais trouver Stephan Iscar et je
lui disais: "Et si je n'y arrive pas?" Il me répondait: "Mais non,
c'est impossible!" C'est rétrospectivement que j'ai le frisson:
dans ma course, j'avais brûlé tous les ponts derrière
moi.
Avant d'être
un auteur Spirou dans les années 80, avez-vous été
un lecteur Spirou dans les années 60?
Pas du tout. Mais je lisais les albums de Gaston Lagaffe. Je lisais plutôt
Pilote, la grande époque de 1971 à 1974/75, après
je suis passé à Actuel et Zinc.
Avez-vous été
marqué par les créations de l'Echo des Savanes en 1972 et
Métal Hurlant en 1975?
Non. J'ai acheté l'un et l'autre au début puisque j'y retrouvais
les auteurs que j'adorais dans Pilote. Mais la tristesse qui se dégageait
de l'ensemble m'a vite dégoûté. Et c'est ce que nous
ont amené à croire des gens comme Gotlib, Bretecher ou Mandryka
avec l'Echo. Quand on jette un œil aujourd'hui sur les premiers numéros
de L'Echos, de Métal Hurlant, de Mormoil, c'est effrayant, cet
étalage de complaisance et de suffisance. Les introspections psychologiques
d'un auteur livrées aussi sèchement, aussi abruptement,
n'intéressent personne !
Mais il fallait bien
qu'un auteur le fasse?
Non, je ne crois pas. Vous pensez que Marco Ferreri ou Russ Meyer ont
fait évoluer le cinéma? Tous les artistes de cette génération,
qu'ils soient du cinéma, du théâtre ou de la ba nde
dessinée se sont perdus dans cette idée qu'il fallait lutter
contre la censure, contre le système ou je ne sais quoi ! Ne rêvons
pas. Après Pilote, qui était sûrement un cadre un
peu rigide, un astreignant, il faillait sûrement rêver de
liberté, briser des carcans et des tabous, oser une BD adulte et
intelligente, mais sûrement pas s'éparpiller dans des considérations
vulgaires où l'originalité tenait lieu de force. Je me méfie
terriblement de l'originalité. "L'originalité c'est d'essayer
de faire comme tout le monde et de ne pas y arriver". C'est Robert Bresson
qui a dit ça. C'est pourquoi avec le recul, on préfère
toujours ces auteurs qui, à l'intérieur d'un système
rigide ont fait preuve -un peu sournoisement- d'innovation à ceux
qui, nagent dans la liberté la plus totale et s'y noient. Regardez
Hitchcock. Il y a des scènes tellement plus érotiques dans
son œuvre que dans toute celle de Philippe Clair ! Regardez Reinman, comme
son propos est en fait bien plus subversif et troublant que celui de bien
des auteurs d'aujourd'hui. Ce qui me paraît intéressant,
dans la jeune génération -la mienne en fait- c'est qu'elle
est très saine dans ses motivations et ses actes. Elle n'a pas
de ces fausses modesties qui peuvent rendre un auteur très prétentieux
et aborde avec décontraction - me semble-t-il - les problèmes
de la création. C'est une attitude très adulte, dans un
métier où l'infantilisme a justement été longtemps
de rigueur.
Mais paradoxalement,
votre premier album publié la Lune noire, est difficile,
coupé du public, référentiel...
Oui et non. Notre idée, avec
Yann, n'a jamais été de faire un ouvrage de références.
Nous pensions faire tout simplement du Carl Barks. Yoyo était un
personnage loufoque et bizarre, à la manière de Picsou.
On riait comme des bossus, c'était bête à faire manger
du foin, cette idée de serviteur noir, avec cette grosse bouche
rouge... Il n'y avait aucun par pris intellectuel là-dedans, pas
plus que la volonté de faire une parodie comme on l'a trop cru
depuis. Non, ce n'était pas ca du tout. C'était juste rigolo.
Et tout ce côté un peu... disons moderne, les formes mes
géométriques, les scansions, les rimes graphiques dont parlait
Groensteen, tout cela venait de Yann. Quant à moi, j'aurais sûrement
fait quelque chose de plus simple. On nous a beaucoup parlé de
nos couleurs par exemple, la vérité c'est que ma femme Dominique
et moi débutions en couleurs et que nous avions arbitrairement
décidé de nous cantonner à quelques teintes seulement,
afin de limiter les dégâts!... Il n'y avait donc pas lieu
de parler d'avant-garde... En tout cas, aucun Poussin n'a suscité
autant de réactions que cette Lune noire.
Le tir a été
rectifié pour les Sirènes de Wall Street
C'est plus mon influence, c'est
vrai, et notre désir à tous deux de faire quelque chose
d'un peu moins hermétique. La Lune noire, c'est vraiment
Yann. C'est regrettable pour moi puisque tout le monde s'accorde à
y trouver davantage de génie que dans les Sirènes.
Pour les Sirènes, nous avions décidé de
couper l'histoire en deux parties distinctes, dont la première
devait être réaliste afin de permettre aux lecteurs d'entrer
plus doucement dans l'univers de Yoyo - largement exploité dans
la seconde partie. L'Amérique des années 30 me faisait penser
à Frank Capra et j'ai proposé à Yann qu'on parte
de ça plutôt que de sempiternelles références
à la BD belge. Nous aimions tous deux l'évocation du chômage
et de misère dans les BD de Bicot, par exemple, et j'ai vraiment
insisté pour que cet aspect miséreux des choses soit bien
présent dans cette première partie. La jeune fille au chômage
qui veut se suicider, comme dans les Chaplin ou les Laurel et Hardy c'était
plutôt moi. En revanche, la réunion des capitalistes, c'est
Yann. Il avait lu que les milliardaires se suicidaient en se jetant par
les fenêtres, alors il voyait des pluies de milliardaires... Il
était prêt décrire ça, ainsi que des troupeaux
de chômeurs stupides... A l'époque, mon père était
au chômage C'était une souffrance pour lui et pour nous.
Le chômage ne me faisait pas rire. J'ai dû faire comprendre
à Yann qu'il en irait de même pour public. Tout le monde
a son chômeur chez soi aujourd'hui, et personne n'a envie d'en rire.
La premier Yoyo, la
Lune noire, sort avec une présentation recherchée. Jamais
Glénat n'avait fait un album qui ressemblait à ça,
aussi différent, et le deuxième Yoyo, les Sirènes
de Wall Street, rentre dans la collection "Sale caractére",
surprenant, l'image de couverture est remaniée, recomposée…
Comment expliquer cette différence, et quelle a été
votre réaction face à ce changement qui n'a pas dû
vous satisfaire?
C'est vrai, comme le savez-vous?...
J'ai été extrêmement déçu, bien sûr.
Nos relations avec Glénat ont été très vite
houleuses. Ils m'en voulaient, je crois, de ne leur avoir pas apporté
le petit frère de Théodore Poussin. Le premier Yoyo a très
mal marché - fort heureusement puisqu'ils n'y croyaient pas - dès
lors, cette longue et sordide histoire de changement de collection et
de maquettes tripotées est directement subordonnée à
cela. Je n'ai pas tellement envie de parler de Glénat ; cette maison
et son fonctionnement resteront perpétuellement un mystère
pour moi. Je ne sais toujours pas pourquoi j'y suis entré. Yann
avait toutes ces séries-là, Glénat jouissait d'une
bonne réputation, ils payaient bien (hum!), les albums sortaient
très vite et l'on y travaillait dans ce fameux climat de liberté
totale que j'évoquais tout à l'heure... La réalité
était bien sûr très différente : Yslaine ou
Vicomte étaient payés cher, les albums sortaient à
la va-vite et en guise de liberté, on était absolument tenu
de faire adulte - ce qui dans l'esprit - un bien grand mot - de Filippini,
signifiait qu'il fallait à tout prix placer une paire de fesses
dans chaque case. si possible... Je crois qu'aller chez Glénat
a été la plus grosse bévue que j'ai commise, même
si je ne regrette pas les deux albums que j'y ai faits.
Dans tous vos livres,
on sent que vous avez besoin d'une permence du passé, une certaine
nostalgie, pour une meilleure compréhension des personnages. C'est
le romanesque pur.
Je suis nostalgique. Tous mes goûts
sont nostalgiques. Je ne suis pas moderne pour deux sous. Je ne suis pas
dans la mouvance. Tout ce qui est résolument actuel m'horripile
: les distributeurs d'argent qui tombent en panne, les ordinateurs qui
disjonctent comme de vulgaires fers à repasser les jours de la
paye, les fax, nos automobiles, nos magnétoscopes. Rien de tout
cela ne marche. Et paradoxalement, plus les appareils sont rapides, plus
je les trouve lents. Je veux bien passer dix minutes devant un guichetier
en chair et en os doué de la parole, mais 15 secondes devant une
machine muette, ou dotée d'une voix de fin du monde, nasillarde
et monocorde, ça m'exaspére. Et puis, le début de
ce siècle, mon époque de prédilection, est formidable
pour raconter des histoires. C'est déjà l'époque
moderne, il y a des automobiles, des avions, I'électricité,
les mœurs, les coutumes et le langage sont proches des nôtres -
plus proches qu'on ne le croit quelquefois - avec cependant cet aspect
romanesque, c'est vrai, I'architecture, les costumes, les coiffures. C'est
plus agréable à restituer que le monde moderne, puisque
c'est vu à travers une glace déformante. Renoir et René
Clair pensaient aussi que 1900 est le cadre rêvé pour se
livrer à 1'anti-réalisme dont ils avaient parfois - comme
moi - des crises aiguës. C'est-à-dire qu'on n'a plus à
s'y soucier du réalisme extérieur pour s'attacher uniquement
à la description de situations et de personnages. C'est la liberté
à l'intérieur d'un cadre aisé à définir.
Ça rejoint un peu ce que nous disions à propos du principe
de la série.
Et maintenant, 6 ans
après la sortie des Sirènes de Wall Street, quel
est l'avenir de Yoyo?
Yoyo est toujours mourant. J'attends
qu'on nous propose un million de dollars pour nous reformer, Yann et moi.
Les
trois premiers Théodore Poussin ont été réédités
dans la collection Repérage. Est-ce avec votre accord que vous
êtes rentré dans cette collection?
Oui bien sûr. J'ai pas
mal d'amis qui travaillent chez d'autres éditeurs, on a comparé
nos méthodes de travail avec Chaland ou Dupuy et Berbérian,
et là j'ai vu la différence. Chez Dupuis je suis pris au
sérieux, on me fait confiance. Je ne livre pas un scénario,
je fais ce que je veux, je leur raconte l'histoire si j'ai envie
de la raconter, je n'y suis même pas obligé. Souvent c'est
moi qui ai envie de leur dire, j'ai eu une idée. Parfois, je me
retiens parce que quand je le fais, c'est là qu'ils trouvent à
redire. Dans mon cas, Dupuis est content sans avoir à intervenir
dans mon travail, donc il continue de le faire. Il est vrai que pour la
Vallée des roses, ils avaient un peu peur. Nous en avons beaucoup
parlé. Ils craignaient qu'en faisant un album radicalement différent
du sixième - Un passager porté disparu - sur lequel
une grosse promotion avait été faite, on perde un peu de
l'impact de celle-ci. Or la Vallée des roses a mieux marché
encore que le passager. A mes yeux cela prouve que le public est
d'accord pour suivré une série qui ne leur propose
pas sempiternellement le même menu, à la manière d'Astérix
ou Lucky Luke.
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Mais vousêtes
quand même l'auteur d'une série qui donne l'impression d'être
un classique au même titre que Lucky Luke ou Astérix. Il
y a eu peu de temps entre Le Passager porte disparu et la Vallee
des roses ce
qui a amplifié le phénomène. Il n'y a pas de surprise
à voir un album de Théodore Poussin, on l'achète
comme un grand classique.
Tant mieux. En fait, le classique
évolue. En leur temps, on reprochait aux impressionistes de ne
pas respecter le classicisme, de briser les règles établies,
tandis qu'à côté d'eux, des tâcherons s'appliquaient
à reproduire des angelots boursouflés à la manière
des maîtres anciens. Aujourd'hui, des gens comme Lugny ou Crisse
pensent sûrement appliquer les bonnes recettes séculaires
et éternelles. La vérité, c'est qu'à peine
fini, c'est déjà trop vieux. Bien sûr ce qu'ont fait
Uderzo, Gir et tant d'autres est formidable. On leur doit de continuer,
de porter notre art plus loin, comme ils l'ont fait eux-mêmes. Et
je crois que, si le principe de la série doit perdurer - c'est
tout de même un des apanages de la BD, même si nous le tenons
de la littérature populaire, notre grande sœur - il faut y faire
quelques aménagements, notamment en s'appliquant à ne pas
refaire trente fois le même album. A quoi bon ? Aujourd'hui,
ça n'a plus aucun sens.
Les trois premiers
Théodore Poussin ont été prépubliés
dans Spirou, les suivants non. Comment un lecteur de Spirou
peut-il arriver à vous suivre, et comment verront-ils la suite
des albums en direct ?
Je ne sais pas. Ça ne se ressent
en tout cas pas sur les ventes.
Ce qui voudrait dire,
que la prépublication n'est pas forcément, comme certaines
idées reçues tendent le faire dire, une promotion de l'album.
Peut-être pas pour le premier
album. S'il n'était pas passé par Spirou, personne
ne l'aurait attendu. Poussin avait déjà un certain succès
de ce journal, et quand l'album est sorti en prépubliant déjà
Marie Vérité dans Spirou.
Donc, lorsque Capitaine
Steene fut publié chaque semaine dans Spirou en 1983, il n'était
pas encore question d'album pour les éditions Dupuis?
Pas du tout. A cette époque
on pouvait très bien publier un 44 planches dans Spirou, sans qu'il
y a forcément un album par la suite. J'ai donc attendu de travailler
sur le 3ème album de la série, Marie Vérité,
en 1986, pour écrire à Charles Dupuis, une lettre un
peu ronflante où je lui demandais avec beaucoup de tact s'il verrait
d'un bon œil que l'on publie un album de mes histoires. Cela faisait partie
du principe éditorial de l'époque chez Dupuis, on ne vous
disait jamais en face lors de la publication dans Spirou que l'on publierait
des albums.
Cela semblait déplacé et mal poli d'oser en parler à
voix haute. J'avais l'impression qu'on allait me répondre : "Comment
?! Vous voulez des albums, comme monsieur Franquin ou monsieur Peyo ?!!!"
Comment Yann en
est-il venu à travailler avec vous sur l'album Marie-Vérité?
C'est moi qui le lui ai proposé
parce que, travailant sur la Lune noire, nous nous voyions très
souvent, et parce que j'étais sensé travailler sur Marie-Vérité
et que je n'y arrivais pas. Yann a eu du mal à travailler sur
les idées disparates que j'avais eues, mais il adore travailler
comme ça, améliorer, restructurer... Il est presque plus
à son aise là que quand il doit partir de rien. Dans Marie-Vérité,
compte tenu du casse-tête chinois que l'histoire représentait,
en partie parce que j'en évoquais la teneur dans le Mangeur
d'archipels sans en avoir rien écrit, Yann a fait un travail
colossal. Evidemment, le résultat est bizarre, mais il faut voir
de quoi on est parti! On se disait: "- Bon! donc, une fille est prisonnière
d'un rajah au Sarawak et Poussin doit aller la libérer, c'est ce
que dit le mangeur d'archipels... - Oui, mais cette histoire de fille
et d'évasion, ne nous intéresse plus, alors, que faire ?
- Eh bien disons que cette fille n'existe pas. - D'accord ! Comment va-t-on
faire avaler ça au lecteur.?!" C'est
comme ça qu'on procédait!
Ce que Yann ma surtout apporté là, c'est qu'il m'a aidé
à mieux cerner et définir mes personnages, le rôle
de pouvoir et celui de novembre. Il m'a aidé à aller plus
loin dans les scénari, à ne pas être timide dans mes
idées. Quand il écrit, Yann peut remettre l'histoire en
question à la planche 43. Il envisage tout, y compris l'improbable
et l'impossible. Quant nous travaillions ensemble il commençait
parfois ses phrases par: "Et si... ", là, je redoutais la suite
! Il m'a aussi appris à penser à l'album en tant
que tel, comme un objet bien fini dans lequel chaque élément
a un rôle à jouer, de la couverture au plus modeste cul-de-lampe
en passant par les pages de garde. Des livres faits pour être relus
et relus... Yoyo et Marie Vérité ont été conçus
dans cet esprit-là. Certains détails ne peuvent pas être
perçus à la première lecture, mais ça n'est
pas grave... Il y a tout un jeu de renvois dans ces albums, c'est minutieux.
Vous avez eu lors
du 16ème Salon d'Angoulême, I'Alph'Art du meilleur
album. Est-ce que cela vous a surpris et pensez-vous que c'est le salon
d'Angoulême qui essayait par l'intermédiaire de ce prix de
faire revenir Dupuis?
C'est ce que j'ai pensé. J'étais
peut-être le plus primable chez Dupuis, je ne dirai pas le meilleur,
mais il y a des critères pour recevoir des prix et chez Dupuis
ce qui était le plus français, ce qui correspondait le plus
aux années 50, cette soi-disant ligne claire, c'était
sûrement Poussin. J'étais surpris, je n'y ai pas cru.
Théodore Poussin
est une bonne synthèse de l'école Spirou avec l'esprit Hergé.
Mais aussi de l'école française
: Chaland, Clerc, on a rapproché Poussin de tout ça, même
si je n'ai pas travaillé dans cette optique, mais ça ne
faisait pas non plus école Spirou trop classique.
Walhéry, c'est l'école Spirou la plus classique, il était
classique dés sa jeunesse avec tous les défauts de cette
école.
Walhéry
et Wasterlain ont été formés chez Peyo, I'un est
resté trés classique, I'autre a évolué différemment.
Wasterlain aurait pu être un
chef de file, mais il s'est passé quelque chose.
Victor Levallois,
héros créé
par Stanislas & Rullier vit en Indochine, Herbert Livingstone,
héros créé par Gabrion vit en Océanie
et Aventures en Jaune de Yann et Conrad ainsi que Théodore
Poussin, contrairement à leur ancêtre commun qu'est Tintin,
sont des personnages qui subissent les événements plus qu'ils
ne les provoquent. Ce sont des personnages finalement peu adaptés
à l'aventure, mais capables de vivre de grandes aventures.
Oui c'est vrai, je voulais développer
ce thème. A l'époque je ne portais pas encore de lunettes,
c'est ma femme qui m'a expliqué que porter des lunettes était
un truc terrible. J'avais imaginé pour Théodore Poussin,
que Novembre avait des lunettes, mais finalement je ne l'ai pas exploité.
Vandooren était sensible à ça, il est myope, il pensait
d'ailleurs que j'étais myope aussi. Je le suis devenu, le métier,
I'âge, 130 ans le mois dernier...
Et ce côté
peu taillé pour l'aventure?
Je ne sais à quoi c'est dû.
Ce que je sais c'est que cela a servi de détonateur pour d'autres
auteurs ; je sais, que ce soit pour Gabrion, Plessix et Dieter ou Stanislas,
je sais que cela vient de Poussin. C'est très flatteur et très
réconfortant pour moi. Cependant, certains albums ressemblent parfois
à des parodies maladroites de Poussin. Certains auteurs se sont
hâtés de lire Joseph Conrad - que je ne lis pas pour ma part
- d'affubler leurs héros de sobriquets comme Théodule Sordebeuf
ou Théophraste Sanfamille et de les jeter sur des terres exotiques
en croyant que le tour était joué. C'est peut-être
aussi pour ça que je cherche à m'enfoncer dans des terres
plus lointaines, plus intimes...
Vous avez débuté
dans la revue Pistil.
C'est un exemple intéressant, non pas par la qualité
de ce qui était publié, mais par le fait que la génération
d'auteurs qui y ont été publiés sont tous devenus
aujourd'hui des auteurs reconnus. Est-ce que l'éditeur de l'époque
a eu un flair incroyable, ou une conjonction...
Oui, c'est amusant, Laurent Vicomte m'a raconté qu'il l'avait rencontré
un jour par hasard... Bismuth avait un peu perdu sa superbe - à
l'époque, il était très m'as-tu vu, il fumait des
cigares de 40 cm de long - et il a dit à Laurent: "Tu te
rends compte ! Tous les petits gars qui ont démarré chez
moi, tous des cracks ! ". Il oubliait comment il nous a tous arnaqués
à l'époque !
Comment en êtes-vous
arrivé à travailler chez Pistil ?
Le journal était si mauvais que j'ai pensé que je pouvais
y entrer facilement. Dans le n°1, il y avait deux dessinateurs, René
Dosne et Pierre Makyo qui, à ce moment-là, n'était
pas un génie, il faut le reconnaître. C'était déjà
agréable à regarder, il y avait déjà toutes
les bases du style Makyo, le dessin, le scénario, tout était
là, mais pas formidable. Donc, je suis arrivé là-dedans
en bombant le torse, et j'ai vite déchanté. En fait, je
n'étais pas prêt du tout. J'avais envie de dessiner comme
Neal Adams, ce qui, dans le contexte précis, ne me servait pas
à grand-chose. Et puis je détestais me rendre à Paris,
je détestais la ville et ces secrétaires maquillées
comme des sorciers Comanches avec les cols de chemise remontés.
C'est très dur, pour un jeune débutant. Ia confrontation
entre les rêves qu'on fait dans sa chambrette et le regard sans
pitié des autres. C'est le debut du professionnalisme, je suppose.
C'est en tout cas là que le vrai travail commence. Tout ce qu'on
a fait seul dans son coin ne compte plus. A propos de cette influence
Neal Adams, c'est un de mes copains de Iycée, Olivier Vatine qui
m'avait inoculé le virus de la BD américaine, Frazetta,
Wrightson, etc. Ce n'était pas un amour profond finalement, puisque
chez moi, il est vite passé, alors que chez lui il dure toujours.
Il faut lire Aquablue, c'est vraiment très bien !
De votre génération,
vous êtes finalement un des rares à être rentré
très jeune, très tôt dans le système professionnel,
alors que des Clerc, Chaland ou Loustal publiaient encore dans des petits
fanzines. Vous avez plus suivi la trajectoire de l'ancienne génération,
débuter professionnellement très jeune.
Je croyais qu'il fallait débuter
dans les fanzines, mais j'étais précoce, pas du point de
vue du talent, mais j'avais une façon de penser très adulte,
c'est ce qui surprenait mes camarades d'école. A 14 ans, je lisais
Vigny ou Musset, enfin j'ai toujours une petite longueur d'avance, dont
il n'y a pas à se vanter, cela m'a fait passer à côté
d'un nombre de trucs, mais j'étais très adulte, et je pensais
finalement qu'à 16 ou 17 ans, j'étais largement assez vieux
pour débuter professionnellement. Ça me paraissait vraiment
normal.
Comment passez-vous
de Pistil
à Spirou, par le biais de Makyo?
J'ai travaillé un an et demi
à Pistil. j'ai été plus ou moins viré. Bismuth
s'est arrangé pour virer un maximum de gens avant que le canard
ne coule, pour des raisons d'argent que je ne soupçonnais pas
Je suis parti pensant que je n'étais plus désirable et que
c'était uniquement dû à moi. On me disait que j'étais
de plus en plus mauvais et je me posaie des tas de questions. Il me semblait
pourtant que je m'améliorais sans cesse, j'étais vous l'imaginez
très perturbé... J'ai passé alors un ou deux ans
à végéter, j'étais professionnel et du jour
au lendemain, je n'étais plus rien du tout; au chômage, ne
sachant quoi faire. Pistil, ça avait été un
coup de chance, mais c'était une période très douloureuse.
Je faisais 5 pages par semaine, j'étais sous-payé, e je
n'en avais pas vraiment conscience... C'était un an et demi pendant
lequel j'avais été humilié, vexé, rabroué,
enfin une école très dure où je n'ai rien appris.
J'ai lu par la suite que Neal Adams disait que l'on ne peut pas exercer
son métier et l'apprendre en même temps, j'ai appris ça
ce jour-là, et pour Pistil c'est ce qui s'est passé, j'ai
exercé mon métier, mais rien appris, je me suis fourvoyé
dans un tas de machins, au bout du compte, j'étais zéro...
j'étais perdu même si je prétendais être toujours
auteur de bandes dessinées mais je n'en faisais nulle part Un jour,
j'organise un mini-festival de BD, je rencontre Cailleteau, Vatine...
et notre professeur d'histoire de l'art Hervé Lacoste, qui avait
travaillé chez Tintin, et à cette occasion, je rencontre
un type complètement fou qui s'appelait Alain Clément, un
gamin qui voulait faire du scénario, il connaissait Raoul Cauvin,
il écrivait à tous les auteurs de Spirou depuis des
années, il avait d'abord voulu dessiner puis il y a renoncé
et c'est la première fois que je voyais un individu qui prétendait
savoir écrire des scénarios, je ne m'imaginais pas que des
gars pouvaient prétendre n'écrire que les textes d'une bande
dessinée. Je trouvais ça très con. Dans une bande
dessinée pour moi à l'époque, c'était le dessin
qui était intéressant, les textes étaient improvisés
au fur et à mesure. Toutes mes tentatives de séries, tournaient
court au bout de 2 ou 3 pages et je pensais uniquement que ce n'était
pas bon. Je n'imaginais pas qu'on puisse travailler un scénario.
Clément a alors commencé à travailler avec Vatine,
ça s'est rapidement fini, tandis qu'avec moi ça a continué.
Clément était un lecteur de Spirou, il a envoyé
nos pages à Cauvin, et on s'est présenté chez Spirou.
C'est là que j'ai vraiment débuté. J'avais 20 ans.
Le personnage de Valry
Bompain était dessiné dans un style proche de Hislaire,
puis avec Capitaine Steene on passe d'un seul coup à un
style proche de Morris, enfin plus Spirou classique. Comment s'est
passé cette évolution-là?
Misère ! Ça, c'est seulement la partie visible de l'iceberg.
J'étais l'homme aux 100 000 styles, une véritable éponge
! J'absorbais tout ce qui passait à portée de moi. Je n'ai
rencontré qu'une fois mon maître: c'est Jacques Ferrandez.
Un soir; nous nous sommes amusés à reproduire des styles
de mémoire. On se disait "F'Murr" ou "Druillet" ou "Loustal" et
on devait faire en une minute un dessin dans ce style. Eh bien, à
ce jeu, Ferrandez est très fort! Nous jouions aussi un peu à
cela avec Hislaire : il fallait dessiner des personnages connus. C'est
incroyable, la mémoire qu'il avait du moindre détail ! Quand
on s'est présenté chez Spirou, Clément et
moi, c'était avec une série.dans l'esprit de Belloy. L'histoire
s'appelait le Chevalier Pagaille. un truc vieillot, Ryssack, à
côté, c'est Mattotti. C'était d'un archaïsme
dont j'ose à peine parler. Très naïf… Clément
faisait des scénarios très honnêtement, on travaillait
beaucoup, il y avait une ambiance de travail qui était simili-professionnelle.
On s'est donc fait blackbouler de chez Dupuis. C'est là qu'on a
compris que nos histoires étaient très dépassées,
très vieillottes. A l'époque chez Spirou, la star
auprès des jeunes dessinateurs, c'était Marc Wasterlain
et je me suis engouffré sans hésiter dans ce style.
On a donc créé Valry Bonpain, saxophoniste, parce que je
voulais me payer un saxophone et que je n'en avais pas les moyens - depuis
c'est fait, merci - j'étais à ce moment-là aussi
féru de Jacques Dutronc - I'époque de Sales Réveurs
de Jean-Marie Perrier - je portais des lunettes comme lui, des boots
et une frange. Bonpain est né de ça, et Clément a
greffé là-dessus ses propres références, Gil
Jourdan, ses propres lectures très classiques. C'est le mélange
des deux genres, qui était intéressant... Alain Clément
habitait chez ses parents, il était studieux et obéissant.
Moi, j'habitais déjà avec une fille. Je vivais la fin d'une
adolescence difficile et j'avais tendance à en faire beaucoup.
Je crois qu'il admirait le jeune adulte que j'étais, pour son indépendance,
et que je l'admirais en retour pour son application studieuse et sa volonté
de réussir, son sens du travail et de l'organisation. Après
Valry Bonpain, Clément a travaillé un peu pour Mickey,
rien de trés sérieux. J'ai peur de l'avoir cassé
à un moment, d'être responsable. Je crois d'ailleurs qu'il
m'en veut.
Valry Bonpain a été accepté d'emblée chez
Spirou et je me suis retrouvé face à des gens comme
Hislaire, Geerts ou Franck Pé qui étaient très gentils,
qui m'ont très bien accueilli mais qui étaient tellement
plus forts que moi, que mes complexes sont revenus au galop. Quand on
allait à Bruxelles, on couchait chez Hislaire, on passait des jours
et des jours chez lui. Je suis devenu tout naturellement son disciple,
et je crois que Bernard ne demandait pas mieux ! L'évolution du
style Hislaire de Valry Bonpain au style Morris pour Poussin a été
une cassure. J'ai revécu ce que j'avais déjà vécu
à Pistil. C'est-à-dire qu'au bout d'un an et demi,
j'ai été viré par Alain de Kuyssche, le rédacteur
en chef de Spirou à l'époque. Je ne savais pas ce que je
voulais, j'oscillais entre différentes choses, j'en souffrais et
je n'étais pas très rassurant.
Donc aprés Bonpain, j'ai encore eu un an, à peu près,
sans activité, je me suis demandé si j'étais vraiment
fait pour ce métier, à cette époque, il s'agissait
pour moi d'en vivre, il fallait que je gagne de l'argent, il fallait payer
le loyer de mon appartement à Rouen. C'était de vrais problèmes,
pas de problèmes artistiques, c'était des problèmes
réels. Je voyais les camarades autour de moi, les Hislaire, Geerts
ou Yann et Conrad qui savaient tous ce qu'ils faisaient, et pas moi.
Finalement peu de
gens connaissent vos bandes antérieures à Poussin.
Par chance! Je faisais du Tardi,
des histoires sombres avec de la trame grise, c'était sinistre.
Puis j'ai fait table rase et je suis reparti à zéro. Je
suis reparti de ce qui me paraissait le plus pur à l'époque:
Morris. Morris c'était la quintessence du dessin Ia pureté
totale et je suis parti de Morris pour apprendre à dessiner. Je
prenais des albums de Luck Luke, je prenais des feuilles et je me posais
la question de savoir comment il dessinait telle ou telle chose. Je recommençais
comme au tout début. Plus tard, j'ai travaillé par l'album
Rocky LuLe et j'a essayé justement de ne pas faire du Morris,
j'avais trop de points communs avec lui et quand je l'ai rencontré,
j'étais vraiment très mal à l'aise. Il ne connaissait
pas mon travail, mais il était surpris que je le connaisse à
ce point, je lui posais des question tellement précises, j'étais
vraiment en admiration
Dans Perroquet
bleu vous parliez de "Producteur de BD", qu'est devenue cette idée?
C'est une idee qu'on avait eue avec
Patrice Pellerin. J'y ai renoncé. C'est dommage... J'en avais parlé
à Vandooren que l'idée semblait intéresser. Je suis
payé comme tout un chacun, sur le nombre de pages que je rentre.
Si je veux travailler trois mois sur Ie scénario sans faire de
pages. Cela veut dire que je ne suis pas payé. Mais je suis obligé,
comme vous de vivre, alors j'attends d'être un vieux ponte, mais
à ce moment-là et ça sera sans doute trop tard, j'aurai
50 ans et je n'aurai peut-être plus rien à dire. C'est quand
on est encore jeune qu'il faut trouver des structures différentes.
Je leur ai proposé que plutôt qu'un paiement à la
page, on imagine un forfait pour un album, par exemple 80 000 francs pour
un album en 8 mois, 10 000 F par mois mais sans être obligé
de livrer des planches au bout du premier mois. On peut très bien
travailler deux mois sur le scénario puis commencer à livrer
des planches et faire son livre tranquillement. C'était déjà
une première approche de cet aspect de production. Ensuite travailler
à plusieurs dessinateurs c'est faisable, ce n'est pas nouveau et
cela se fait encore et c'est très bien ça casse cette solitude,
on a besoin de critique, d'un regard. Je commence à connaître
mon public, je sais comment il réagit, je sais ce qu'il aime chez
Poussin, je sais jusqu'à quel point je peux le bousculer ou le
conforter, mais les premières années, c'était très
difficile.
Et ce n'est pas les gens autour de soi qui peuvent vous aider dans ces
questions-là. J'avais pensé à un autre système
de production, de demander à un grand auteur de superviser un album.
Par exemple, le prochain Poussin. Je demande à Franquin de produire,
il supervise le scénario, ??, c'est le fameux regard. Il faut demander
cela à quelqu'un qui connaisse suffisamment son métier pour
pouvoir mettre de côté sa propre personnalité. Il
ne faut pas que le producteur corrige en fonction de lui-même il
ne s'agirait pas d'avoir un Gaston Lagaffe à l'arrivée,
il s'agirait qu'avec des connaissances techniques, I'auteur puisse dire
s'il prend ma logique de dire intrinsèquement les défauts
ou les qualités. Je sais que déjà pour certains,
je pourrais le faire pour améliorer les histoires avec leurs optiques.
C'est un peu ce que
Mézières et Christin avaient tenté de faire avec
la série Canal Choc aux Humanos avec de petits jeunes, projet
qui a débouché sur un semi échec.
Mais ce n'est pas obligatoirement
travailler avec de jeunes auteurs. Il ne s'agit pas de prendre des gens
qui sont des débutants, et d'en faire des Mézières
ou des Giraud, il s'agit qu'un auteur qui sait ce qu'il est et ce qu'il
veut travaille avec un grand. Si j'avais dû bosser il y a 10 ans
avec un Mézières ou un Franquin, ça aurait été
une catastrophe. J'aurais été englouti. C'est une méthode
au lieu que l'album soit supervisé par l'éditeur, ce qu'il
ne faut pas généralement pas parce qu'il n'a pas les compétences
requises, il serait supervisé par les meilleurs auteurs de la maison.
Will a été directeur artistique chez Tintin, c'était
son boulot, c'est lui qui recevait les jeunes dessinateurs, c'est lui
qui les engageait, il a beaucoup bossé pour Tintin. Will
est quelqu'un de très sévére, très dur. Les
débutants ne devaient pas rire à gorge deployée quand
ils lui amenaient des dessins.
Est-ce que actuellement
la série Théodore Poussin vous satisfait pleinement en tant
qu'auteur, et quelles sont éventuellement les idées de ce
que vous pourriez raconter à côté de Théodore
Poussin?
J'ai constamment des idées,
bien entendu, et si je devais entreprendre quelque chose, ce serait foncièrement
différent de Poussin. J'ai quelquefois envie de faire une série
de gags à la Krazy kat, très expérimentale.
J'ai eu l'idée de faire une histoire à l'époque de
la conquête de l'Ouest, I'histoire d'un lien et de tout ce qui s'y
était déroulé ces 200 dernières années
- c'est une idée qui me fascine - celle d'un type qui découvre
que ce dernier est devenu le grand patron là-haut. J'ai failli
faire une adaptation de Capitaine Corcoran d'Alfred Assolant pour
Guy Delcourt, le contrat était même signé mais j'ai
reculé. J'ai envie de faire un Aire Libre sur le monde des comédiens,
le thème éternel de l'initiation, et ça je vais sans
doute le faire. J'aimerais faire une série dans le style des livres
de Tone Jansson avec mon fils Robin, qui a cinq ans au scénario...
Mais la plupart du temps, quand je trouve une idée, c'est une idée
qui correspond à Poussin.
L'avantage de Poussin c'est que ce n'est pas fermé, il y a plein
d'idées différentes qui peuvent entrer là-dedans.
Quand j'ai raconté Secrets, il n'était pas évident
que ce soit pour Poussin, j'avais seulement envie de raconter un type
d'histoire, un type de récit. Secret et Le Rajah blanc,
c'était suicidaire, je croyais qu'après Marie Vérité,
ça allait couler la série, que finalement ce n'était
pas une bonne idée, j'étais persuadé que ce genre
d'histoire allait foutre la série en l'air, qu'elle n'allait pas
s'en remettre. J'ai vu. Et en fait c'est du Poussin.
Il est vrai que à
partir de Marie Vérité, la série ne ressemble
plus à une série Spirou.
C est à partir de ce moment-là
que j'ai senti que je pouvais faire quelque chose. Au lieu de me dire
qu'une idée était une idée de théâtre,
de roman, ou de BD, je me suis appliqué à introduire dans
mes histoires toutes les idées, toutes les envies qui me venaient.
C'est vrai que j'ai écrit la Vallée des roses après
avoir découvert Proust, que j'ai pensé à Maupassant
en faisant Un passager porté disparu. Ça n'est sûrement
pas plus mal que de passer toute une carrière à manger les
restes de Tintin au Tibet ou de la Mauvaise Tête.
Cette année,
vous êtes membre du jury des Indispensables pour le SIBD d'Angoulême.
Vous allez recevoir tous les albums qui vont paraître cette année.
Comment envisagez-vous ce rôle?
Ça va chier. Je suis très
dur. Je suis habitué à lire Flaubert ou Stendhal, c'est
mon ordinaire, je ne vais pas faire de distinguo avec la bande dessinée.
Ce que je demande aux auteurs c'est qu'ils soient géniaux, pas
plus.
En fait, je viens de m'appuyer une cinquantaine d'albums pour ces fameux
indispensables. Il me faut remonter à mes 15 ans pour retrouver
une telle consommation. Je ne lis jamais que les albums des copains -
et encore pas tous. J'ai surtout été choqué par la
mauvaise qualité de l'ensemble. En fait, autrefois, à l'intérieur
d'un même carcan, il y avait les bons et les mauvais, les mauvais
étant quelquefois ceux qui débutaient, aujourd'hui, tout
est bousculé. On assiste à de multiples écoles -
presque une par individu - développant ses propres règles
et ses propres critères, mais il n'y a plus de ligne de mire, personne
à imiter ou à égaler. Je crois que les lecteurs doivent
se sentir perdus dans une librairie aujourd'hui. L'année prochaine,
on devrait imposer un thème, une histoire, et chaque auteur devrait
en faire son propos. Ce serait intéressant. Pourquoi croyez-vous
qu'on parle d'école franco-belge ou de ligne claire ? On tente
de structurer cet énorme chaos qui n'a ni queue ni tête.
Et on me demande de classer ces albums, de dire quel est le meilleur !
Hormis le dernier Tardi qui m'a vraiment assis - c'est bâti comme
une tragédie grecque, une machine infernale forte et envoûtante
- I'ensemble n'est pas convaincant - sans parler de ce qui n'est même
pas publiable.
Vous êtes comme
beaucoup d'auteurs, vous ne lisez plus de BD de peur d'être influencé.
Hélas non! J'aimerais bien
être influencé, mais malheureusement, ça n'est pas
possible. Enfin disons que je ne suis pas influençable comme lorsque
j'ai débuté. Je n'ai plus d'enthousiasme violent en découvrant
de nouvelles choses. Mais dans ce que je trouve bien, évidemment,
je puise ce qui m'intéresse. Et ça, ça peut aller
de François Boucq à Richard Scarry en passant par Edouard
Vuillard ou Gus Boffa. Mais aucune bande dessinée ne ressemble
à 100% à mon idéal; seul Théodore Poussin
s'en rapproche.
J'aime beaucoup Dupuy et Berbérian, André Geerts, Cosey,
j'adore Chaland, peut-être à cause de sa destinée
si tragique, à laquelle je n'arrive pas à me faire.
Je ne lis presque pas de BD, moins de 10 albums par an, et essentiellement
des classiques, pour retrouver mes émotions d'enfant. J'aime la
fréquentation des classiques, c'est une telle mine d'or !
Mon but est d'être là où on ne m'attend pas
On va finir par
la musique. Puisque la musique semble être très importante,
vous avez vos instruments : guitares, basse dans votre atelier. A
l'instar d'un JeanClaude Denis qui joue pour se délasser de
la bande dessinée, qui a même joué en professionnel,
à quoi vous sert la musique?
Je ne fais pas de la musique pour
me délasser, de quoi d'ailleurs ? Mon travail n'est pas lassant
! J'ai toujours fait de la musique, avec la même ferveur que la
bande dessinée, à cette différence près que
je n'en vis pas. Mais j'ai ici un petit studio portable et j'y travaille
régulièrement. J'écris, je compose je joue tous les
instruments et je chante... J'ai grandi avec les Beatles. Quand j'ai eu
l'âge d'acheter des disques, c'était à l'époque
de leur séparation, en 1970. Mon premier disque, c'était
Let it be, comme tout le monde. Quand j'étais petit j'étais
fasciné par un personnage qui est aujourd'hui mon écrivain
préféré, avec Raymond Radigue, c'est Jean Cocteau
et ce qui me fascinait chez lui c'est qu il était capable de tout
faire, du cinéma, de la littérature, du dessin. Je trouvais
ça tellement formidable. Cocteau pour moi, c'est l'artiste par
excellence. J'ai toujours voulu tout faire, de la musique, de la BD, du
cinéma, écrire du théâtre, et j'espère
pouvoir tout faire. Je me suis aperçu malheureusement que pour
faire de la BD, il fallait consacrer tout son temps. Je n'aurais jamais
pu être auteur de BD en dilettante.
Alors que l'on
peut écrire un roman en dilettante
Tout à fait. C'est ce que
je fais d'ailleurs. Cela n'a jamais été publié parce
que je ne m'en occupe pas, il y a des romans pour enfants, il y a Dicky,
le Livre et la trompette, I'Histoire de monsieur Bell et pour les
adultes j'en ai écrit un qui s'appelle Un petit bateau
qui penche. Mais c'est très démodé, je ne pense
pas que les gens se rueraient là dessus, je trouve que ce que j'écris
est un peu ancien, pas moderne et de toute façon je ne crois pas
au moderne. Je ne crois pas à l'avant-gardisme. Radigue disait
: "Il ne faut pas chercher à être d'avant-garde, il faut
chercher à être classique."
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