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Interview
de Jacques Tardi à Bruxelles, lors de la Foire du livre,
début avril 1995 par Pierre Polomé et Alain Lorfèvre
pour Radio Campus Bruxelles.
RADIO CAMPUS
: Entre le Noyé à deux têtes et Tous des
Monstres, près de dix ans se sont écoulés.
Pourquoi avoir attendu aussi longemps pour poursuivre les aventures
d'Adèle Blanc-Sec ?
JACQUES
TARDI : J'ai éprouvé le besoin de faire des tas
d'autres choses : de l'illustration : (Céline), les Nestor
Burma, de la peinture etc... Ce qui m'in- quiète le plus,
c'est que, en neuf ans exa- ctement, j'ai dû franchir 48
heures dans le temps. Je m'étais fixé d'arrêter
les his- toires d'Adèle Blanc-Sec en mai 68, à
peu près, je sais pas si j'aurai le temps. Vous voyez
mon problème ?
Aurez-vous
le temps de terminer les aventures d'Adèle ?
je n'en
sais rien, je n'ai pas de projet, c'est une plaisanterie. Je
fais un Adèle quand j'en ai envie ! En fait, je crois
que l'idée originale, la base du scénario de tous
des monstres était écrit : J'avais fait un plan
à la fin du précédent. C 'est peut-être
pour cela que j'ai tant tardé, j'avais l'impression que
le travail était déjà fait, comme si l'histoire
avait été dessinée. Entre ce synopsis fait
à l'époque et le livre tel qu'il existe aujourd'hui,
il y a eu des tas de changements.
Tous des monstres
ressemble à une "synthèse" : énormément
de person-nages sont de retour et un running-gag les poursuit,
le monstre de leur enfance. La peur est d'ailleurs un de vos
thèmes récurrents.
Le monstre
symbolise effectivement la peur du personnage, qui se matérialise,
ne me demandez pas pourquoi, sous la forme de tentacules rouges.
Dans Le noyé à deux têtes, on ne savait pas
ce que c'était et l'explication vient seulement dans ce
nouvel album. L'idée vient de réflexions que j'ai
souvent entendues dans les signatures : les gens m'ont dit avoir
été impressionnés par telle ou telle image
et notamment, une personne m'a parlé d'une image du Démon
des glaces, où l'on voit un personnage happé vers
le fond des mers par une énorme tentacule. Je suis donc
parti de cette idée là et je me suis interrogé
sur la fragilité des gens face à l'image. On peut
d'ailleurs étendre cette réflexion à l'image
cinématographique ou à l'image "d'information"
de la télé-vision, elles aussi sources de terreur
... Je me suis demandé aussi quelles images m'avaient
impressionné dans mon enfance : la première image
qui m'ait vrai- ment fait peur se trouvait dans mon livre d'histoire.
Je devais avoir 5 ou 6 ans et ma grand-mère me racontait
la guerre de mon grand-père. Cette image représentait
Louis XI dans les sous-sols de son château,
personnage inquiétant et voûté, avec une
espèce de chapeau pointu, dans la pé- nombre et
en train de parler avec un pri- sonnier, enfermé et accroupi
dans ces cages en fer qui pendaient au plafond et qu'ils appellaient
ses "fillettes". Avant de me coucher le soir, je regardais
sous le lit pour voir si Louis XI ne s'y trouvait pas. Ce sont
donc des images mentales qui vont marquer les gens pendant toute
leur vie, mais pas forcément négatives. Moi, je
suis parti d'images négatives parce que c'est plus facile
à visualiser. J'ai de- mandé à mes enfants
et à des amis des- sinateurs de symboliser cette peur.
Il est bien évident que l'on trouvera plus faci- lement
des dessinateurs prêts à dessiner des monstres que
des images idylliques et des petites fleurs sur un guéridon.
Dans Tous
des montres, le point de dé- part pour cette matérialisation
de la peur, c'est la guerre de 14 et le fort de Douaumont. Vous
venez de faire réfé- rence aux histoires de votre
grand-mère. Par ailleurs, Casterman vient de rééditer
C'était la guerre des tranchées. Naturellement,
j'ai envie de vous demander d'où vient cette obsession
pour la première guerre mondiale ?
Ca vient
de l'époque justement où ma grand-mère me
racontait la guerre de mon grand-père. Je n'en avais jamais
vu d'images, j'avais cinq ou six ans. Elle me racontait des horreurs,
véritablement. Je ne sais pas si, aujourd'hui, on raconterait
ce genre d'histoires à des enfants ... On ferait attention,
de peur de les traumatiser. Ce qui me frappe dans les histoires
de ma grand-mère, c'est que j'en ai l'acteur principal
sous les yeux : mon grand-père est vivant, il vient me
chercher à la sor- tie de l'école et il marche
lentement parce qu'il à une maladie de coeur, il a été
gazé pendant la guerre... Il mourra d'une crise cardiaque,
mais pas des suites de cette guerre, qu'il a pourtant "fait"
entiè- rement. Il y avait aussi un oncle qui venait à
la maison. Il me montre un trou dans
son épaule. Il a reçu un éclat d'obus et
la gangrène est venue, on lui a mis un pan- sement, un
emplâtre avec des asticots, qui ont donc dévoré
la chair corrompue par la gangrène. Il est bien évident
que ce genre de trucs marque un môme de cinq ou six ans.
Ce ne sont pas des faits historiques en soi : ma grand-mère
n'était pas une historienne. Mais après, je vais
tenir compte des faits, des causes, du "comment cela s'est
passé" sans pour autant adopter un regard d'historien.
J'ai plutôt le regard de quelqu'un qui s'attache à
parler du quotidien, à partir de ces anecdotes entendues
dans mon enfance. C'est cela que j'ai voulu faire, poser ces
questions : comment pouvait-on vivre cela, dans quel état
commençait-on une journée après avoir passé
la nuit dans un abri dégueulasse, dans la paille, le fumier
et les poux, où puisait-on un tout petit peu d'énergie
pour vivre cinq minutes de plus ? je n'arrive pas à le
comprendre. Mon indignation est toujours intacte quand je vois
des photos - j'en ai vu beau- coup pour faire ces dessins - où
l'on voit les regard éperdus de jeunes types visi- blement
pas contents d'être là. Bien sou- vent , on visualise
le combattant de 14-18, tel qu'il est aujourd'hui, bien qu'il
y en ait de moins en moins : un vieillard que l'on met derrière
à la sauvette le 11 novembre ... Mais ils avaient 20 ans
à l'époque ! voilà ce que j'ai voulu faire
comprendre et appréhender au lecteur, cette espèce
de quotidien de la jeunesse dont on dispose, des vies que l'on
va sacri- fier, broyer pour rien ou pas grand-chose ... Mes tout
premiers cauche-mars avaient pour cadre la tranchée, alors
que je n'en avais jamais vu de photos. Je ne saurais donner les
détails , les décors mais, plus tard, j'ai vu des
photos et ouvert un livre qui, comme par hasard, avait appartenu
à mon père. C'était un livre édifiant
sur 14-18 qui, évidemment, devait me plaire car je n'avais
pas le recul nécessaire. Il ra- conte l'histoire d'un
jeune type qui part, quitte sa fiancée et trouve un chien
dans la tranchée. Il va avoir une conduite héro-
ïque et pratiquement gagner la guerre à lui tout
seul. Il va être blessé, on va le médailler,
il va retrouver sa fiancée.
J'avoue que ce livre m'avait plu ... Par la suite, j'ai fait
la part des choses.
Dans La guerre
des tranchées, sans faire un travail d'historien, vous
don- nez pas mal d'informations ...
Je suis
obligé de tenir compte des faits historiques. Mais, encore
une fois, ce n'est pas le nombre d'obus au mètre carré
qui m'intéresse, pendant telle ou telle offensive. Mais
je suis obligé de tenir compte d'un certain nombre de
choses, de la documentation qui "saute aux yeux" (uniformes,
décors, etc ...). Je ne peux dessiner un armement qui
ne serait pas d'époque, bien sûr. Mais cela ne va
pas plus loin. D'autant plus que dans un sujet de type "militaire",
on se dit qu'il existe des tas de bouquins et qu'il est très
facile de trouver tout ce dont on a besoin. Mais on se rend compte
que plus on a de docu- ments (l'infanterie, l'artillerie, etc
...), plus on est loin de la réalité et plus il
faut recréer son propre personnage, son propre "poilu".
Je suis obligé de tenir compte du fait, par exemple, qu'il
portait 20 à 30 kilos dans son sac, sur son dos. Obligatoirement,
cela va lui donner une silhou- ette courbée, aspirée
en plus par la boue qui colle, cette espèce de boue jaune
de la région de Verdun. Là aussi, il faut voir,
en plein hiver de préférence, à quoi cela
ressemble, cette lumière, se rendre compte, imaginer un
petit peu... Mon approche du sujet se place plutôt au
niveau d'une réflexion sur des toutes petites choses,
qui vont expliquer les grandes choses. C'est à dire :
le poids du matériel dans le sac à dos va expliquer
l'épuisement des soldats et de fil en aiguille, on va
comprendre pour- quoi cela ne marche pas toujours comme le voudrait
le commandement. Les intem- péries, le fait que les types
vont mourir noyés dans les tranchées, c'est impensable,
la faim, la soif, etc ...
Etes-vous
"pessimiste" ou s'agit-il d'un mélange de pessimisme
et de dérision?
Pendant
un temps, j'ai manié la dérision et le cynisme.
Maintenant, je me méfie un peu plus de tout cela. J'avoue
quand même que j'ai du mal à être optimiste
parce qu'en ce qui concerne la guerre, cela semble joyeusement
continuer, l'hom- me est passionné par l'idée d'étriper
son voisin. Je n'exagère pas, c'est ce que je vois tous
les jours à la télévision et dans la presse.
Je voudrais être optimiste mais c'est assez difficile.
Ces dernières
années, vous avez fait beaucoup d'illustrations, illustrations
"pures" ou de roman. Vous avez aussi écrit un
roman. Vous détachez-vous de la bande dessinée
?
Les trois
Céline, travail long à réaliser, m'ont pris
grosso modo trois ans. Plus des boulots à droite à
gauche. C'est vrai, mais mon idée n'a jamais été
d'abandon- ner la bande dessinée, j'aime trop ça
! Je maîtrise totalement la situation. Dire que j'ai écrit
un roman est exagéré. Il s'agit d'une petite plaquette
qui a été extrêmement douloureuse et qui
ne vaut pas grand-chose. Cela m'a permis de me rendre compte
que je n'étais pas fait pour cela. Sur des propositions
(c'est souvent le hasard qui amène à cela), j'avais
illustré un bouquin pour enfants, c'est pas mon truc non
plus. Voilà, je ne refuse pas de faire des tentatives,
d'explorer des domaines que je ne connais pas, quitte à
me rendre compte que c'est un échec et qu'il ne faut plus
refaire cela. Mais je n'ai jamais envi- sagé d'abandonner
la bande dessinée ...
Avec le recul,
quel regard portez-vous sur Le démon des glaces, qui a
été réédité l'année
dernière ?
Je le
trouve très maladroit, surtout quand je vois les dessins.
Je n'étais pas très partisan qu'on le réédite
à ce format-là ... L'idée que j'avais, c'était
de retrouver le charme des vieilles illustrations, gravures sur
bois de chez Hetzel, l'éditeur de Jules Vernes. Je voulais
retrouver cette technique abso- lument insensée de gravure
sur les plaques de bui, avec le dessin gravé à
l'envers ... Il est évident que je n'ai pas fait cela,
je travaillais sur de la carte à gratter, j'es- sayais
de trouver quelque chose qui res- semble à l'original
... Tout cela a été extrêmement laborieux
parce que j'ai tout fait pour compliquer les choses. Je trouve
que c'est naif, même si l'album a un certain charme. C'est
une réédition, je ne porte pas d'autre jugement
là-dessus. Il s'agit en fait de problèmes éditoriaux
: l'album traînait chez Dargaud, Casterman l'a acheté
et l'a forcément réédité. Je ne me
suis pas battu pour cela.
A la fin de
Tous des monstres, vous annoncez une suite aux aventures d'Adèle
Blanc-Sec. Va-t-on l'attendre dix ans, ou moins, avez-vous d'autres
travaux en vue ?
J'ai
annoncé un titre et une date de façon arbitraire.
En réalité, je n'ai strictement aucune idée
! On est en 1918-1920, je vais changer un peu de panoplie auto-
mobile, renouveler la garde-robe mais je n'y ai pas du tout réfléchi.
Les années 20 amèneront leur lot de catastrophes
pour Adèle. En ce moment, je me repose en faisant un Nestor
Burma, une adaptation de Léo Malet ; Je connais la fin
de l'his- toire, je suis intégralement le découpage
du bouquin. Je n'ai qu'à m'intéresser à
la documentation, la mise en scène, la réé-
criture des dialogues. C'est très reposant d'adapter un
bouquin, à condition que l'auteur n'intervienne pas. Mon
travail n'a jamais intéressé Malet. Il m'a dit
de faire ce que je voulais, je crois qu'il s'en fiche complètement. |