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1997 marque
le soixantième anniversaire de votre première publication
dans un journal de langue française, dans un "illustré"
comme on disait alors. Très tôt, les éditeurs
français ont été intéressés
par votre travail et paradoxalement, votre oeuvre la plus connue,
The Spirit, n'a été traduite que très tard
en France (dans la revue POGO en 1969, soit 17 ans après
l'arrêt de la série). Par la suite, le journal
TINTIN a traduit quelques épisodes avant que les Humanoïdes
Associés publient les premiers albums. Maintenant,il est
clair que le public français vous connait. Quel regard
portez-vous sur la bande dessinée après 60 ans
de travail ?
Actuellement,
la bande dessinée constitue la principale application
de l'art séquentiel au support papier. La bande dessinée,
ainsi que j'en ai eu conscience dès mes débuts,
demeure une forme authentique d'art et de littérature,
capable de traiter aussi bien de sujets importants que d'humour.
Vous avez
80 ans cette année et donc 60 ans de carrière,
sans doute l'une des plus longues de l'histoire de la bande dessinée.
Hormis le record que cela représente, c'est aussi la preuve
qu'un artiste est capable en BD comme ailleurs, d'exercer son
art jusqu'à un âge avancé. Comptez-vous continuer
ainsi encore longtemps ?
Il n'existe
pas d'âge de retraite en art, en littérature ou
en musique. Notre moyen d'expression continue d'évoluer
et n'a pas encore exploité qu'une fraction de son potentiel.
Il possède un avenir plein de promesses, dont je compte
évidemment faire partie.
Les éditions
VERTIGE GRAPHIC viennent de publier en France, 10 ans après
sa publication aux USA, votre livre Comics & Sequential Art
(Bande Dessinée, art séquentiel), vous avez donné
des cours de bande dessinée à la School of Visual
Art à New York et vous avez eu des "Shop Talks"
avec d'autres grands noms de la bande dessinée (Gil Kane,
Jack Kirby, Neal Adams, Harvey Kurtzman, etc.).
On se rend compte que vous avez toujours eu une vision bien particulière
du métier d'auteur de bande dessinée, de par votre
parcours, en créant votre studio, de par vos écrits.
Pourquoi ce besoin de parler de votre métier, de l'expliquer
et que pensez-vous pouvoir apporter aux jeunes qui voudraient
le faire. Qu'avez-vous retiré de tout cela et pensez-vous
que la bande dessinée puisse être théorisée
alors que c'est un media en perpétuelle évolution
?
J'ai
débuté dans la bande dessinée quand elle
était une forme d'art méprisée. La communauté
artistique de l'époque considérait les créateurs
travaillant dans ce domaine avec dédain. En retour, la
plupart de mes collègues se considéraient très
peu comme des créateurs. Très tôt, je me
suis demandé pourquoi ce que je faisais avait moins de
valeur que peindre un tableau ou écrire un roman. Cela
m'a amené à regarder la bande dessinée d'un
autre oeil et à comprendre la structure de ce moyen d'expression.
L'art séquentiel m'est apparu comme une discipline structurée
qui peut s'apprendre. J'ai vite compris que la reconnaissance
de ce moyen d'expression viendrait par la qualité et la
pertinence de ses réalisations. C'est alors que j'ai décidé
de passer ma vie dans la bande dessinée. Et, comme il
était évident que la production de mes confrères
aurait de l'influence sur mon propre travail, j'ai aussi décidé
de consacrer une partie de mon temps à l'enseignement.
Je considère qu'un échange permanent d'idées
et de connaissances améliore le niveau général.
Dans toute forme d'art, les jeunes apprennent de ceux qui les
ont précédés et ont laissé trace
de leur passage. Nous apprenons de manière aléatoire,
de nos expériences et de nos erreurs, de nos échecs.
Nous apprenons les uns des autres.
La parution
de votre livre aujourd'hui dans un pays où la bande dessinée
est déjà théorisée depuis de nombreuses
années vous paraît-elle opportune ?
Les bases
de ce moyen d'expression ont toujours été présentes.
La fonction d'un livre est de les expliquer clairement, de manière
attrayante et utile. C'est pourquoi, chaque jour, on publie encore
de nouveaux livres sur le même sujet.
Vous êtes
une référence dans le monde de la bande dessinée
et paradoxalement, il existe peu de livres qui vous soient consacré
alors qu'en France, sur des auteurs comme Hergé, il existe
plus d'une centaine d'ouvrage sur son oeuvre. Peu de livres sont
d'ailleurs disponibles sur des auteurs américains. On
a donc l'impression que la sortie en France de votre livre La
Bande Dessinée, Art Séquentiel a bien été
reçu de la part des lecteurs français. Pourquoi
existe-t-il si peu de livres vous concernant ?
L'attitude
des Américains à l'égard de la bande dessinée
se retrouve dans leur vision des créateurs. Historiquement,
les auteurs de bande dessinée ont toujours été
considérés en Amérique comme des "amuseurs",
alors que toute l'histoire de l'Europe montre que l'on comptait
très tôt sur les auteurs de bande dessinée
pour délivrer une satire sociale et politique. Leur courage
et leur efficacité leur ont acquis le respect de leurs
lecteurs. Personnellement, je préférerais que l'on
s'attache à mon travail plutôt qu'aux détails
de ma vie personnelle.
Votre travail
actuel pourrait se rapprocher de la mode autobiographique que
l'on voit éclore un peu partout actuellement en Europe
et aux U.S.A.. En Europe avec des auteurs comme Dupuy-Berbérian,
Baudoin, Neaud, Pinelli, Menu, aux U.S.A. avec la nouvelle vague
inspirée du travail de Spiegelman, Chester Brown, Joe
Matt ou Seth. Connaissez-vous certains de ces auteurs et pensez-vous
que la bande dessinée soit un bon support pour ce genre
d'histoires ?
Ce moyen
d'expression est capable de se mettre au service d'un travail
d'introspection. Les auteurs, au début, trouvent plus
facile - et honnète - d'écrire sur ce qu'ils connaissent
intimement; c'est pourquoi beaucoup des premiers ouvrages sont
d'inspiration autobiographique. Je me félicite que le
travail de Spiegelman soit une source d'inspiration pour les
jeunes auteurs. Il faut qu'il en soit ainsi. Je connais en revanche
mal la plupart des nouveaux jeunes auteurs.
Vos récits
55, Dropsie Avenue et A Contract with God sont de véritables
témoignages de la vie new yorkaise avant-guerre. Etes-vous
nostalgique de cette époque, de votre enfance, de vos
débuts professionnels ? Pourquoi avoir mis tant d'années
pour traiter de sujets autobiographiques ?
Je ne
peux nier une certaine nostalgie de mes jeunes années.
Mais écrire sur le passé ne devient possible que
longtemps après les faits, quand on peut les voir en perspective.
Votre parcours
professionnel est assez atypique de la plupart des auteurs: d'un
statut envie dès 22 auteurs (propriétaire de votre
propre studio avec une série populaire, The Spirit) vous
attendez 1978, soit 60 ans pour signer un livre personnel qui
s'adresse à un public restreint, A Contract with God.
En général, en Europe du moins, c'est l'inverse
qui se passe: on comment par faire des livres qui s'adressent
à un public limité pour ensuite peu à peu
toucher le grand public. Qu'en pensez-vous ?
Ma carrière
a été un voyage très enrichissant pendant
lequel j'ai saisi toutes les opportunités comme elles
venaient. Je suis resté fidèle à mon idéal
sur le potentiel de ce moyen d'expression. Avec de la chance,
je n'ai jamais eu à compromettre mes exigences, ni à
me comporter en maquereau. C'est seulement à la fin des
années 70 qu'il est devenu clair que le temps était
venu d'une approche plus "sérieuse" de la bande
dessinée.
A cette époque, je pouvais prendre le risque financier
de créer un livre pour lequel il n'existait aucun public
assuré. Je suis d'accord qu'il existe aujourd'hui un lectorat
plus avisé, que de jeunes créateurs courageux peuvent
chercher à atteindre. Une telle démarche devient
chaque jour moins risquée.
Connaissez-vous
personnellement Art Spiegelman, pensez-vous que A Contract with
God (Un contrat avec Dieu) ait influencé "Maus"
d'une façon ou d'une autre ?
Je connais
Art Spiegelman personnellement. Je le respecte énormément.
Lui seul peut dire ce que furent ses influences.
Vous êtes
juif et vous revendiquez votre religion, particulièrement
depuis A Contract with God. Votre religion a-t-elle eue une influence
sur votre carrière ? Pourquoi ?
Pensez-vous que la bande dessinée soit un bon moyen d'expression
pour expliquer et une religion ?
Ma religion fait partie intégrante de ma vision du monde.
Elle a une forte influence sur ma perception de la vie et me
fournit des repères moraux. La bande dessinée est
un moyen d'expression aussi approprié qu'un autre pour
aborder des sujets dotés d'une connotation religieuse.
Clairement,
tout dépend de la manière dont le créateur
utilise son moyen d'expression.
Life on Another
Planet (L' Appel de l'Espace) est le seul long récit récent
qui ne soit pas clairement d'inspiration autobiographique ou
un témoignage d'une époque que vous avez connue.
Comment ce récit a-t-il été reçu
par les lecteurs et pensez-vous en réaliser d'autres ?
A l'origine,
j'ai entrepris Life on Another Planet" pour démontrer
qu'une structure narrative classique employée par les
romanciers pouvait aussi s'appliquer à la bande dessinée.
J'ai choisi un thème de science-fiction qui convenait
à mon sens du réalisme. Les créatures extra-terrestres
de fiction ne m'intéressent pas. Je n'ai pas fait beaucoup
de recherches sur le prétexte scientifique du livre, ses
conséquences sur les hommes m'intéressaient beaucoup
plus.
Ce livre n'a pas eu un grand succès, à mon avis
parce que je ne rentrais pas dans les codes de la science-fiction
traditionnelle.
Lorsqu'en
1966, vous avez recommencé à dessiner The Spirit,
personnage que vous aviez abandonné 14 ans auparavant,
quels ont été vos sentiments en utilisant ce personnage
d'une autre époque, vêtu d'un costume, d'un chapeau
mou et d'un masque tandis que la BD américaine de l'époque
était en pleine période de Batmania et que des
super-héros tels que Spiderman ou the Fantastic Four
devenaient très populaires ? Pensiez-vous qu'il avait
toujours sa place ?
En 1966,
j'ai écrit une unique aventure du Spirit pour le quotidien
Herald Tribune. The Spirit n'a jamais eu pour objectif de concurrencer
les super-héros. Pour moi, The Spirit était un
héros humain très flexible autour duquel je pouvais
créer plein d'histoires dans un décor urbain. A
l'origine, ce sont les "Syndicates" (4) qui achetaient
mes histoires, qui ont imposé le masque.
On parle actuellement
d'une éventuelle adaptation cinématographique des
aventures du Spirit. Pouvez-vous nous en parler et pensez-vous
qu'il soit intéressant de le faire sans dénaturer
votre oeuvre et garder sa cohérence ?
Les droits
cinématographiques du Spirit ont été vendus
à la société qui a produit tous les films
de Batman. Ils se sont engagés à réaliser
un film qui préservera les traits essentiels du Spirit.
Je ne suis pas particulièrement curieux d'une adaptation
cinématographique. Je considère le cinéma
comme un moyen d'expression différent, distinct de la
bande dessinée. Bon ou mauvais, je ne pense pas que le
film affectera ce que j'ai fait sur le papier. Par conséquent,
j'ai préféré choisir de rester à
l'écart de tout le projet.
A l'inverse
de la majorité de vos confrères, vous êtes
entièrement propriétaire du personnage du Spirit,
vous avez travaillé dessus pendant une bonne dizaine d'années
en lui conservant une cohérence rare, malgré la
multitude de scénaristes et de dessinateurs qui ont pu
intervenir dessus.
Maintenant que Kitchen Sink publie de nouvelles aventures du
Spirit sous la plume de nouveaux dessinateurs (Gibbons, Miller,
) avez-vous un droit de regard sur les histoires et sur
le dessin et pensez-vous conserver la cohérence de cet
univers ?
J'ai
donné mon accord à la nouvelle série du
Spirit sous certaines conditions, parce que l'éditeur
qui l'avait publié en Amérique pendant plus de
25 ans (Kitchen Sink, ndle) pensait qu'il devait finalement répondre
à la demande continuelle pour de nouvelles aventures inédites.
Créer de nouvelles aventures ne m'intéressait pas
personnellement, j'ai donc accepté le principe d'une série
limité, réalisée par des professionnels
reconnus. Je traiterai ce projet de la même façon
que l'adaptation cinématographique du Spirit, en ce sens
que ma seule exigence serait la préservation de l'intégrité
fondamental du personnage. J'autoriserais les créateurs
à travailler dans leur propre style ou selon leurs propres
standards, sans apport créatif ou éditorial de
ma part. C'est leur vision personnelle du Spirit et j'ai juste
revu les scénarios pour revoir quelques détails.
J'avoue avoir été très heureux et flatté
que des jeunes créateurs réputés et confirmés
souhaitent entreprendre ce projet.
Tous les droits resteront entre mes mains.
Lorsque les
éditions Warren ont réédité dans
les années 70 les histoires du Spirit, certaines d'entre
elles ont été redessinées. Pour quelles
raisons ?
Certaines
planches du Spirit réédité par Warren ont
été redessinées, tout simplement parce que
les planches d'origine avaient été, d'une façon
ou d'une autre, perdues.
Vous avez
travaillé sur le Spirit pendant 13 ans, en publiant des
récits complets de 7 pages toutes les semaines dans les
journaux du Dimanche et certains strips quotidiens.
Ce personnage emblématique a bercé l'enfance de
toute une génération de lecteurs, mais on a l'impression
qu'il a eu un impact différent dans l'imaginaire que Batman
ou Superman créés à la même époque
mais en comics, c'est-à-dire en fascicules mensuels.
Pensez-vous que si The Spirit avait été publié
directement dans un comics traditionnel, l'impact aurait été
différent ? Le choix de la forme de parution (quotidien
ou comics mensuel) a-t-elle eu lieu ?
The Spirit
était destiné à un public de quotidien.
Il n'a jamais eu pour but de concurrencer les super-héros
dans les kiosques. Quand les aventures du Spirit ont été
rassemblées plus tard dans le format standard des bandes
dessinées vendues en kiosque, elles n'ont d'ailleurs pas
réussi à concurrencer les super-héros.
Vous avez
raconté dans de nombreuses interviews que les seules concessions
faites au Syndicate lors de la création du Spirit à
la fin des années 30 pour en faire un super-héros
étaient qu'il porte des gants et un masque. Malgré
tout, il n'a pas de super-pouvoirs malgré qu'il encaisse
les coups avec beaucoups d'aplomb. Cela a-t-il gêné
vos lecteurs ?
Mes lecteurs
acceptaient sans réaction particulière le Spirit
comme un héros vulnérable, mais très endurant.
Les adversaires qu'il affrontait possédaient eux aussi
des caractéristiques humaines standard, il n'était
pas confronté à des "super-méchants".
De plus, dans cette série, ce qui importait, c'était
l'histoire, pas l'invincibilité du héros ni ses
super-pouvoirs.
A ses débuts
on trouve dans The Spirit un dynamisme cinématographique
qui fait penser à Orson Welles et une influence du cinéma
expressioniste allemand qui rappelle Fritz Lang. Aujourd'hui,
quels sont vos goûts, vos influences cinématographiques
?
Aujourd'hui,
mes goûts cinématographiques vont vers des histoires
à contenu humain plutôt que vers des aventures à
effets spéciaux.
J'ai été effectivement influencé par l'oeuvre
de Fritz Lang.
Pour quelles
raisons exactes avez-vous abandonné The Spirit en 1952
après 645 épisodes et 13 années d'existence
?
En 1952,
je me suis intéressé à l'utilisation de
la bande dessinée comme outil d'enseignement. Je l'avais
déjà expérimenté avec succès
dans l'Armée durant la seconde guerre mondiale. J'avais
le sentiment qu'un tout nouveau domaine d'exploitation de ce
moyen d'expression m'attendait, j'étais également
à l'époque incapable de trouver des assistants
compétents pour continuer à faire The Spirit. C'est
donc pourquoi j'ai arrêté la série.
En plus le coût pour imprimer et diffuser un supplément
de bandes dessinées en couleurs dans les éditions
dominicales des quotidiens ne cessait d'augmenter, ce qui fatalement
condamnait l'avenir du Spirit sous cette forme.
Ce qui surprend
lorsqu'on lit vos interviews, c'est que votre discours est toujours
axé sur la rentabilité commerciale, le succès
public, etc. En France, un auteur parle rarement, voire jamais
d'argent et paradoxelement, plus il a du succès commercial,
plus il est mal vu d'une certaine critique.
Une bonne
partie de ma carrière s'est déroulée d'un
point de vue financier. J'ai vite appris, qu'en Amérique
les créateurs doivent avoir le sens des affaires s'ils
ne veulent pas être exploités sans vergogne. Je
ne vois là aucune dichotomie. D'ailleurs dans mon enseignement
de la bande dessinée, j'ai toujours consacré un
ou deux cours aux aspects commerciaux et financier du genre.
Les critiques qui revoient à la baisse un créateur
en raison du soin et de la compétence qu'il porte aux
questions d'affaires sont injustes et se rendent coupables de
snobisme à rebours.
Vous étiez
admiratif de la situation de la bande dessinée en France
dans les années 80 (vous avez été l'un des
premiers américains à venir à Angoulême),
après votre voyage Angoulême en janvier 1977 diriez-vous
encore la même chose ?
Par de
nombreux côtés, la bande dessinée évolue
en France comme dans d'autres pays. La qualité et la sophistication
des auteurs français continue d'augmenter d'année
en année. Mais parce que le marché a cessé
de croître et que le public ne se contente plus de la nouveauté
du moyen d'expression, le contenu évolue: il n'est plus
si facile de vendre une bande dessinée avec des dessins
audacieux mais un scénario faible.
Comme les possibilités d'auto-édition sont moindres
en Europe qu'aux U.S.A., les auteurs européens sont devenus
un peu plus prudents.
Votre studio
de BD Iger & Eisner qui s'est créé dans les
années 30 à New York était-il semblable
à celui que vous avez décrit dans votre bande dessinée
The Dreamer (Le rêveur in Big City 3, 1988) ?
The Dreamer
décrit avec beaucoup d'exactitude le studio Eisner &
Iger.
En France
et en Belgique, il y a une longue tradition entre la religion
catholique et la bande dessinée, on peut même dire
que les plus grands auteurs francophones (Hergé, Jijé,
Franquin) sont les produits de l'édition d'obédience
catholique. En revanche, jusqu'à René Goscinny
puis Gotlib par la suite, peu d'auteurs de bande dessinée
francophone étaient juifs et très peu le revendiquaient
comme vous avez pu le faire.
Je ne
connais aucune maison d'édition juive comparable aux maisons
d'édition catholique. Comme je l'ai déjà
dit, tous les créateurs puisent dans leur propre héritage
religieux et culturel.
Dans le numéro
186 du Comics Journal (1996) Gil Kane raconte qu'initiallement
The Spirit appartenait à Buzzy Arnold, le fondateur de
la maison d'édition Quality Publishing House que vous
rejoint après avoir quitté Iger. Comment êtes-vous
devenu propriétaire du Spirit ?
Lorsque
j'ai négocié un contrat de partenariat pour The
Spirit avec EM (Busy) Arnold et le Register and Tribune Syndicate,
il y a eu une discussion sur la propriété du personnage.
Le Syndicat prétendait que les journaux préféraient
acheter une série possédée et contrôlée
par le Syndicat. Mais à cause de ma forte opposition à
cette tradition, ils ont finalement accepté une clause
dans le contrat qui reconnaissait que le droit de propriété
m'appartenait et me reviendrait à l'expiration du contrat.
Et, c'est exactement ce qui s'est produit.
Que pensez-vous
de l'accueil du public européen en général
et français en particulier à vos livres depuis
les 20 dernières années ?
J'ai
été extrêmement heureux de l'accueil critique
de mes livres en France. Les critiques semblent réellement
comprendre ce que je fais et ce que je tente de réaliser,
et je leur en suis très reconnaissant.
Vous êtes
d'origine autrichienne (votre père habitait à Vienne
et a émigré aux U.S.A. au début du siècle),
êtes-vous jamais allé en Autriche vous-même
?
Il y
a à peu près 25 ans, j'ai visité Vienne
où mon père avait travaillé comme apprenti
chez un artiste. Ce fut un moment de grande nostalgie pour moi.
Conseilleriez-vous
aujourd'hui à un jeune qui rêve de faire de la bande
dessinée de tenter sa chance dans ce domaine ou de faire
autre chose ?
J'encourageais
un jeune dessinateur ou scénariste à poursuivre
une carrière dans la bande dessinée. Je reste vraiment
convaincu qu'il y a là un avenir certain.
Quel regard
portez-vous aujourd'hui sur The Spirit ?
Je suis
fier d'avoir créé The Spirit tel qu'il est.
Comment s'est
formé votre style particulier de dessin, à mi-chemin
du réalisme et de la caricature ?
La bande
dessinée doit être au service de l'histoire. Pour
maintenir un rythme de narration, le dessin varie d'un réalisme
extrême et rigide à l'impressionnisme. Au fur et
à mesure que mes histoires deviennent plus complexes et
chargées d'émotion, mon dessin semble se simplifier.
Depuis A Contract
with God (Le Contrat, 1978) vous consacrez votre travail à
des récits à caractère souvent autobiographique,
mettant en scène des personnages anonymes voire invisibles.
L'anonymat, les relations de la ville à ses habitants
et la recherche autobiographique apparaissent comme de véritables
obsessions. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour traîter
ces sujets, qui, visiblement, vous tiennent à coeur ?
Etait-ce le monde des comics qui n'était pas prêt,
son lectorat ou bien vous-même ?
Les créateurs
évoluent. Je ne pense pas que j'aurai pu écrire
de façon honnête A Contract with God (Le Contrat)
à 40 ans. Mes livres de ces vingt dernières années
sont le fruit de l'expérience de la vie et de l'observation
de la "Comédie Humaine".
Vous nourrissez
une fascination pour l'anonymat sous toutes ses formes. Quel
est, si vous en avez un votre message (vous semblez vous attacher
davantage à la description des choses qu'à leur
commentaire) ?
Bien
que j'ai souvent traité de la passion du citadin pour
la carapace protectrice que constitue l'anonymat dans la ville,
je n'en fais pas pour autant l'apologie, sauf en tant que moyen
de survie. Je ne suis pas un moraliste. Je reste un observateur
de la vie autour de moi et j'aime à considérer
mon travail comme une sorte de reportage.
Cette fascination
de l'anonymat prend le contrepied des années Spirit, où
le personnage central était présenté comme
le héros au sein de son propre univers.
Oui,
mais The Spirit avait tout de même besoin de son masque
pour lui assurer l'anonymat. Il l'utilise comme un moyen de protection
qui reste en réalité un peu vain et absurde.
The Spirit
faisait preuve d'un certain faste formel qu'on ne retrouve plus
guère dans vos bandes dessinées actuelles. Considérez-vous
qu'il s'agit là d'une simple maturité artistique
ou plus simplement que vous avez opéré une adaptation
formelle à des sujets différents ?
Le style
graphique plutôt structuré employé pour The
Spirit avait pour but évident de s'harmoniser avec la
narration extrêmement formelle des histoires. A l'époque,
je prêtais davantage attention à tout cela qu'à
l'heure actuelle.
Aujourd'hui
plus qu'hier, le dessin en tant que tel vous intéresse-t-il
beaucoup, ou le considérez-vous comme secondaire ?
Comme
je l'ai déjà dit, le dessin doit être au
service du scénario. Il existe entre les deux un lien
qui ne peut être ignoré. Nous ne savons pas vraiment
ce qui est déchiffré en premier par le lecteur,
le texte ou l'image.
La bande dessinée est après tout un langage avant
tout visuel, mais selon moi elle atteindra sa plénitude
en tant qu'art narratif et non purement décoratif.
Votre approche
du dessin en bande dessinée n'est pas la même aujourd'hui
que lorsque vous réalisiez The Spirit, comment a-t-elle
évolué ?
Puisque
dans la bande dessinée l'histoire est racontée
en images, la construction du livre débute avec l'interprétation
graphique du scénario. Aujourd'hui encore, j'écris
simultanément le texte et l'image de toutes mes histoires.
N'est-il pas
parfois pesant - créativement parlant - d'être considéré
comme un "monstre sacré" de la bande dessinée
depuis 20 ans ?
Il y
a quelques années, j'ai été heureux de me
vois cité dans un article consacré aux gens "in"...Avant
d'être refroidit par la conclusion de l'auteur qui remarquait
que ceux qui sont "in" seront bientôt "out".
Ce n'est pas gênant d'être considéré
comme un "monstre sacré" tant qu'on n'essaye
pas d'en jouer le rôle.
Le travail
sur le langage de la BD semble vous intéresser plus que
les sujets eux-mêmes. Est-ce vrai ?
Le langage
et le sujet m'intéressent autant l'un que l'autre. Ils
sont liés mais je crois malgré tout que le sujet
est plus important que le langage.
Il vous est
arrivé de vous passer de texte(s). Pensez-vous qu'il puisse
y avoir là une voie d'avenir pour la bande dessinée,
aujourd'hui quasi-inexploitée malgré les tentatives
pleines de promesses que furent certaines oeuvres de Moebius
(Arzach par exemple) ?
La pantomime
fait partie du rythme de la narration graphique et nécessite
beaucoup de réflexion de la part de l'auteur.
Propos recueillis
par correspondance en Juillet 1997. Questions rédigées
par Frédéric Debomy, Philippe Morin et Dominique
Poncet. Traduction réalisée par D. Debomy et Pierre
Marmiesse.
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