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Nous
n'entendions plus parler de Stanislas depuis quelques années, quasiment
absent à l'Association, peu présent dans la presse enfantine
à l'exception du petit livre Yvan Prince des Etoiles au 9°
Monde, son absence nous manquait.
Nous sommes allé le rencontrer chez lui à Vincennes, là
nous avons découvert un auteur très absorbé dans
la réalisation de son futur opus : La Vie d'Hergé (qui sortira
en 1999). Nous avons voulu en savoir plus sur le créateur de Victor
Levallois, Toutinox, Le Galérien et le Savant Fou qui nous a presque
tout dit.
Stan,
rappelle-nous brièvement ton parcours, ta formation, ton apprentissage,
bref, tes débuts dans la bande dessinée?
On peut dire que je suis passionné par l'image dessinée
sous toutes ses formes : timbres-poste, étiquettes de camembert,
affiches publicitaires ou de cinéma, peinture...de la peinture
" pompier " à la peinture abstraite, et bien sûr
de la bande dessinée.
Ce que j'aime beaucoup dans ce travail, c'est l'interprétation
de l'homme, de son environnement, et ce qu'il raconte, que les messages
soient futiles ou graves.
J'ai toutefois une nette préférence pour le message futile,
et toutes ces bandes dessinées bien dessinées et bien racontées
que j'ai lues dans mon enfance... Les grands classiques, qui vous transportaient
dans un univers d'évasion : bien sûr Tintin, Blake et Mortimer,
Yoko Tsuno, les bons Spirou de Franquin, Gil Jourdan, etc...
Toutes ces BD influenceront tout mon travail à venir, avec bien
sûr des apports graphiques, littéraires ou autres de toutes
sortes : Saint-Ogan, Sempé, Simenon, Le Corbusier.
As-tu fait ton apprentissage dans les fanzines
?
Pourquoi pas. En tous les cas, j'attache beaucoup d'importance à
cette période de mon travail. J'en garde de chouettes souvenirs.
Le tout premier numéro a été Electrode : un fanzine
créé par une association culturelle parisienne de BD où
je me rendais tous les samedis. Je me souviens, c'était près
de Montparnasse ; il y avait là un petit groupe de passionnés
de BD, qui est je pense à l'origine de mon métier.
Après Electrode, nous avons créé Recto-Verso. C'est
à ce moment-là que j'ai rencontré J.C. Menu qui,
de son côté créait Le Lynx à Tifs. Il y avait
chez lui, une volonté de placer la barre très haut qui collait
bien à mon état d'esprit. Et très vite, tous les
deux, nous avons décidé de créer le plus beau fanzine
du monde. Entretemps, je participais à plein d'autes numéros
de fanzines à droite, à gauche : Cholestérol, Gabor
Kao, Gargouille, PLG, etc. Ce qui me permettait de me faire la main, notamment
avec mon personnage fétiche du moment qu'était Hector Gaulois.
De son côté, Le Lynx à Tifs accueillait Matt Konture,
puis perdait ses cheveux et devenait Le Lynx : une revue cartonnée
mégalo qui devait disparaître dans la cave des mes parents,
suite à la faillite frauduleuse de son diffuseur.
Après cette expérience malheureuse, Matt, Menu et moi étions
mûrs pour créer quelque chose de professionnel et durable.
Ce fut après l'intermédiaire de Labo, édité
par Futuropolis, la création avec quatre autre copains : Mokeit,
David B., Killoffer, Lewis de l'Association.
Avant la naissance de l'Association, avais-tu déjà publié
des albums de bandes dessinées ?
Oui, c'était l'époque Futuropolis. Là encore, j'en
garde de bons souvenirs. C'était la fameuse collection X : il y
a d'abord au La Grande Course, mon premier album que j'ai dû proposer
trois fois avant de convaincre l'éditeur. Puis, Toutinox Détective,
que j'ai préféré oublier dans un carton au profit
du Pigeon, une chouette histoire scénarisée par Götting
et fignolée par Berbérian.
Après
ces 2 X, débarque Victor Levallois.
Un jour, je reçois un coup de téléphone : un type,
sûr de lui et bien bavard me raconte qu'il a écrit un scénario
de bande dessinée et qu'il cherche un dessinateur. Je lui rend
visite, c'était Laurent Rullier, un conteur fantastique. J'ai tout
de suite eu l'envie de me lancer dans l'aventure de Victor Levallois.
Après plusieurs essais et plusieurs rencontres avec différents
éditeurs, les éditions Milan nous ont donné le feu
vert. Et ce fut en fait aux éditions Alpen, que naquit Victor Levallois.
Qui
est Victor Levallois ?
L'idée toute simple de Laurent, est de raconter la vie d'un petit
bonhomme de cette fin de 20° siècle : de la dernière
guerre à aujourd'hui. Il y a des multitudes d'histoires à
raconter. Victor serait tantôt acteur, tantôt témoin
d'événements plus ou moins historiques ou même quotidiens.
Avec ces deux premiers albums, il a donc connu la Guerre d'Indochine avec
le troisième : la reconstruction industrielle de l'après-guerre.
Puis, par exemple, la guerre d'Algérie, le mur de Berlin, un tournage
de péplum à Cinecitta, le Swinging London, etc, etc.
Mais le plus important dans cette bande dessinée, c'est sa modernité
malgré une apparence classique. Victor, est un personnage fondamentalement
humain. Il vit des histoires d'amour, il a des problèmes de fric,
il peut rencontrer des méchants sympathiques et des gentils antipathiques.
Il est un personnage de bande dessinée moderne, sans les tabous
et censures dont étaient victimes les parents spirituels : Tintin,
Gil Jourdan, Spirou, etc.
Hélas, le pire ennemi de Victor n'aura pas été un
méchant " Olrik " ou autre accident de voiture spectaculaire,
mais notre éditeur qui finira par le supprimer au bout de 3 albums
(alors qu'un quatrième tome était entièrement écrit,
Le Diable qui Riait). Pas assez rentable. Alpen-Humanos a préféré
éditer du Manara, des sous-Moebius et autres bédés
branchées n'intéressant que quelques parisiens.
Il
n'y aura donc plus de Victor ?
Je ne sais pas.
Parle-nous
maintenant des petites bandes dessinées publiées après
Victor ?
Oui, il est sûr que j'aurais aimé enchaîner les Victor
les uns derrières les autres. Mais ça n'a donc pas été
possible. Il faut que vous sachiez aussi que le métier qui me fait
vivre est celui d'illustrateur. C'est pour moi un grave problème
d'équilibre d'ordre financier et professionnel. Et ça me
prend la tête. Je n'ai jamais connu de succès de librairie
en bande dessinée. La B.D. est un travail très long et qui,
pour moi, n'est pas rentable du tout. Je dois donc en plus gagner ma vie
avec mon second métier : illustrateur. C'est un métier facile,
passionnant et bien payé. Parfois, j'envisage d'abandonner la B.D.
au profit de l'illustration ce qui me permettrait de vivre en " bourgeois
du dessin ". Mais ma passion l'emporte toujours et m'impose de vivre
en " moine de la bande dessinée ". Je ne sais pas si
je tiendrai le coup longtemps, j'ai aussi une vie de couple à laquelle
je tiens, et un jour une vie de famille qui m'interdira tout sacrifice.
En fait, j'ai parfois le sentiment d'être arrivé 10, 15 ans
trop tard. En effet, à l'époque, la bande dessinée
pouvait exister grâce à des supports tels que Métal
Hurlant, (A Suivre), qui permettaient à un dessinateur de rencontrer
son public plus facilement. Alors qu'aujourd'hui, sortir un Victor Levallois
en librairie, sans pré-publication, c'est comme jeter une bouteille
à la mer.
Victor
Levallois n'est-il pas en porte-à-faux dans le monde de la bande
dessinée avec son graphisme plutôt pour enfants et un scénario
plutôt pour adultes ?
Victor est effectivement une bande dessinée ambiguë, avec
son graphisme stylisé plutôt classique, et son scénario
adulte plutôt moderne. Mais moi, j'adore l'ambiguïté,
c'est bien plus intéressant que le conformisme attendu, qu'il soit
punk ou bourgeois.
L'éditeur n'a pas voulu comprendre cette ambiguïté,
et c'est dommage. Je me souviens de quelques commerciaux lourdingues qui
pensaient pouvoir vendre du Victor comme du Boule et Bill. Il y a donc
erreur sur la personne. Ces trois albums font " BD pour enfants "
alors que la cible idéale de Victor devrait être beaucoup
plus large. Pour moi, une bonne BD devrait pouvoir être lue aussi
bien par des jeunes ados que par des adultes. Si Victor poursuit son existence
quelque part, il faudrait réfléchir sérieusement
à ce problème. Je suis persuadé que ce concept ambigu
est viable.
Ne
serais-tu pas tenté par une bande dessinée qui s'adresse
franchement pour les enfants ?
Si, bien sûr. J'ai essayé, mais en général,
les éditeurs spécialisés prennent les enfants pour
des cons et imposent bien souvent une bande dessinée classique
et gnan-gnan. Je pense qu'un jeune lecteur est capable d'apprécier,
bien plus qu'un adulte, l'originalité dans la création.
Or, je ne peux pas créer librement avec un Directeur de Collection
derrière mon dos. Et c'est dommage, parce que le jeune lecteur
est un futur lecteur adulte. Et il est à parier qu'un enfant qui
n'aura lu que des conneries commerciales, aura plus de risques, une fois
adulte, de lire du Glénat, du Delcourt, et autres vulgarités.
C'est préoccupant pour l'avenir de la bonne B.D.
Et
le Savant Fou dans Je Bouquine ?
J'aime beaucoup faire du Savant Fou. C'est du strip d'humour pour enfants.
Et là, Je Bouquine me laisse complètement libre. Et cette
liberté, je la dois à Thierry Martin, c'est un chouette
dessinateur pas con du tout, à qui Bayard Presse a demandé
de rajeunir Je Bouquine. Il a embauché une équipe de dessinateurs
intéressants et a su leur laisser une liberté de création.
Revenons
à Victor Levallois : ne pouvait-il pas vivre sa vie dans Lapin
à l'Association ?
Lapin, c'est un laboratoire tiré à peu d'exemplaires, réservé
aux amateurs éclairés. Insuffisant pour un Victor Levallois
qui devrait se vendre à des millions d'exemplaires ! Mais j'aime
beaucoup Lapin, il m'a permis de créer Le Galérien (qui
n'a pas connu de succès de librairie), il m'a aussi permis de dessiner
Le Passage du Pourquoi-Pas, sur des très beaux textes d'Anne Baraou
(qui existera en album fin 1999). Le Galérien, comme le Passage
du Pourquoi-Pas, sont pour moi des récréations bien agréables,
après les bandes dessinées lourdes et fastidieuses comme
Victor Levallois. Editer Victor à l'Association serait une belle
idée, les albums seraient très beau, sans doute en noir
et blanc et pourraient trouver un petit public de lecteurs intelligents
et de bon goût. Mais, hélas, pour des problèmes financiers
essentiellement, cela ne serait pas possible. Il me faut un éditeur
capable de me donner suffisamment d'avances sur droits d'auteurs pour
réaliser le travail, et capable d'éditer un minimum de 10.000
exemplaires d'albums, pour rentabiliser l'affaire.
J'ai un petit problème avec l'Association, le sentiment d'avoir
le cul entre deux chaises. La Bande Dessinée que je préfère
est directement issue des grands classiques de mon enfance. Alors que
l'Asso fait tout pour s'en éloigner, et attire de ce fait une armée
de dessinateurs " intello-grunges " qui auraient tendance à
me marginaliser. J'ai même croisé quelques adhérents
lecteurs qui s'étonnaient de me voir dans l'équipe de l'Association.
Des gens un peu bêtes qui m'avaient mis dans le sac fourre-tout
" Ligne Claire ". Ces gens-là croient que je ne suis
qu'un dessinateur de " 4 CV ", et c'est très pénible.
La
Ligne Claire, c'est quoi pour toi ?
Ce qui m'intéresse, c'est de raconter des histoires en images,
de façon lisible, intelligente et pas ennuyeuse. De porter un regard
moderne sur l'aventure dessinée. Mes influences Ligne Claire sont
très variées : de Saint-Ogan à Hergé, en passant
par Sempé, mais aussi Le Corbusier en Architecture, et Simenon
en Littérature. Simenon a réussit à développer
une psychologie très profonde chez ses personnages, avec un minimum
de mots. Il racontait lui-même une anecdote que je trouve très
belle : il écrivait son histoire et une fois le livre fini, il
le prenait entre deux doigts, le secouait, et les mots inutiles en tombaient.
Il restait l'essentiel. C'est pour moi une très belle définition
de la Ligne Claire.
Tu
n'es pas tenté par le courant de la BD autobiographique ?
C'est vrai. Ce genre est apparu un peu en même temps que l'Association
et il s'est imposé tout seul. Après Maus de Spiegelman chez
Flammarion. Il y a eu l'Association entre autres 3 autobiographies que
j'ai beaucoup aimées : celles de Menu, David B. et Blutch mais
la vie des gens a priori ne m'intéresse pas, à part peut-être
celle de personnages hauts en couleurs comme Simenon, Henri de Monfreid,
Marcel Dassault, etc. Quand à ma vie, elle ne regarde personne.
Si
nous comprenons bien, tu préfères raconter la vie d'Hergé
plutôt que la tienne ?
Oui. C'est mon travail actuel, et ce n'est pas ma première biographie.
J'avais déjà dessiné pour I Love English, 8 pages
de bande dessinée sur la vie des Beatles. Puis, dans Toutinox,
un peu à la manière des Oncle Paul, des documentaires technologiques
où l'on croise quelques-unes de mes idoles : en vrac, Gagarine,
Von Braun, Bugatti, Le Professeur Piccard, etc. Le tout réuni dans
un joli petit livre : Toutinox Raconte... (chez PMJ éditeur).
Revenons-en
à Hergé.
Quand j'étais petit, je lisais son travail avec passion, et je
m'étais juré de le rencontrer un jour. Cela ne s'est pas
fait. Après la triste fin de Victor Levallois, Yves Boniface, des
éditions Reporter, me téléphone un jour pour me soumettre
un fantastique projet : une biographie en bande dessinée de Hergé,
scénarisée par José-Luis Bocquet et par Jean-Luc
Fromental. Au début, j'ai eu un peu peur, puis je me suis lancé
dans la bagarre. C'est un travail long et fastidieux comme les Victor
et tout aussi passionnant. Pour en savoir plus, je vous invite à
acheter l'album qui devrait paraître en 1999.
Sa
sortie sera certainement un événement. Peux-tu nous en dire
plus ?
Non, non c'est inutile.
Bon,
et tes autres projets pour conclure ?
La Vie d'Hergé chez Reporter, donc, Le Passage du Pourquoi Pas
à l'Association, un recueil du Savant Fou chez P.M.J. et puis après,
on verra. J'aimerai faire de la Science-Fiction, du polar, etc.
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